— Ils s’aimaient vraiment.
— Je crois que sans cela, ils n’auraient jamais eu le courage d’aller au bout de leur plan insensé.
— Tu crois que cet amour est quelque part en toi et moi ?
Stefan se tourna vers la jeune femme. Il mit quelques secondes à répondre.
— Je l’ignore. À vrai dire, je ne l’éprouve pas pour l’instant.
— Moi non plus, s’empressa de préciser Valeria.
— En réactivant la mémoire antérieure, peut-être resurgirait-il ?
— Je trouve épouvantable que l’on puisse ressentir des sentiments que l’on ne choisit pas, dit pensivement la jeune femme.
— C’est pourtant le cas, fit Stefan. Pour nous et pour tous les êtres humains. On ne décide jamais des personnes qu’on aime. Elles s’imposent à nous. Qu’il s’agisse d’un coup de foudre ou d’un attachement plus lent, on ne le provoque pas, on le subit. Personne ne sait ce qui fait naître nos sentiments. Certains disent que tout est chimique, d’autres que cela vient de nos vies d’avant.
Valeria sourit.
— Qu’y a-t-il ? demanda Stefan.
— Rien, c’est ta façon de présenter les choses.
— Qu’est-ce qu’elle a ?
— Tu es toujours pondéré, pragmatique. Tu analyses en toute objectivité.
— Désolé, je suis comme ça.
— Oh, ce n’est pas un reproche, c’est juste inhabituel. La première fois que je t’ai aperçu, tu courais dans les bois, tu avais l’air très physique. La seconde fois, tu m’es tombé dessus et tu m’as collé un revolver sur la gorge. Depuis, je te vois agir, je t’écoute et je me dis que tu es un garçon étonnant.
— C’est un compliment ?
— Pour parler comme toi, répondit-elle, disons que ce n’est ni un compliment ni une critique, c’est juste un fait. Une perception de mon esprit avec tout ce que cela implique de subjectif.
Stefan sourit à son tour. Il tourna la tête vers sa compagne de fuite et la regarda avec une attention accrue.
— Heureusement qu’on s’est rencontrés, murmura-t-il.
— Vous êtes plusieurs à me dire ça ces derniers temps…
Peter s’étira. Sa nuit en position recroquevillée sur la banquette de la voiture lui avait laissé quelques raideurs dans les muscles. Adossé contre le véhicule, il inspira profondément l’air frais du petit matin. Il frissonna. La lande s’étendait à perte de vue, recouvrant dans une infinité de nuances les rondeurs qui composaient un massif montagneux. Ce matin, le soleil brillait. Il y avait de quoi se croire au bout du monde, au début des temps, sur une terre vierge. Le vent chassait les nuages dont les ombres aux contours nets glissaient sur les flancs des collines.
Entendant des pas derrière lui, il se retourna.
— Alors, bien dormi ? lui demanda Stefan qui arrivait des ruines. Tu as récupéré ?
— J’ai roupillé comme une masse. Par contre, j’ai fait plus de rêves sans queue ni tête que dans tout le reste de ma vie. Et vous ?
— Valeria dort encore. On a eu peur de te réveiller, alors on t’a laissé la voiture.
— C’est gentil. Mais du coup, c’est toi qui as l’air épuisé.
— J’ai passé une bonne partie de la nuit à te surveiller à travers les vitres. J’avais peur que tu nous refasses une crise. Il fallait aussi entretenir le feu pour que notre demoiselle n’ait pas trop froid.
— Si tu veux, tu peux aller te reposer. Je me sens bien, je vais prendre le relais.
— On verra plus tard. Il faut d’abord décider de ce qu’on fait.
— J’ai réfléchi, dit Peter. On ne pourra pas jouer longtemps à cache-cache. Il faudrait peut-être aller spontanément trouver les autorités et négocier.
Stefan le regarda avec stupéfaction.
— Aller voir les autorités ! répéta-t-il, incrédule. Tu as perdu la raison ? Il est hors de question de se rendre.
— Il ne s’agit pas de se rendre mais d’aller s’expliquer.
— Écoute, Peter, tu peux aller leur parler si tu veux, mais c’est sans nous et sans le contenu de la mallette. Nous sommes au moins quatre à être d’accord là-dessus…
— Comment ça, quatre ?
— Valeria, les Destrel et moi !
— Ne te fâche pas, ce n’est qu’une suggestion. Je reste avec vous. Si vous ne voulez pas, on décampe.
Valeria apparut à l’entrée de la ruine.
— Eh alors, les garçons, pourquoi ces éclats de voix ?
Éblouie par la lumière franche du matin, elle plissa les yeux.
— Ce n’est rien, répondit Peter, nous discutions de la marche à suivre pour le futur.
À la mine renfrognée de Stefan, Valeria comprit qu’il se passait autre chose, mais elle décida de ne pas insister.
Peter poursuivit :
— Je crois qu’il vaudrait mieux rallier le continent. L’aéroport le plus proche est celui de Glasgow. On saute dans le premier avion où on trouve de la place et on avise…
— Tu n’as pas peur que l’aéroport soit surveillé ? demanda Valeria.
— En cette saison, c’est forcément plein de jeunes de notre âge, et il y a beaucoup de vols. On pourra facilement se fondre dans la foule.
— Et puis les services de renseignement croiront qu’on ne s’y risquera pas, renchérit Stefan, qu’on choisira de fuir par des moyens moins évidents.
Valeria se frictionna les bras pour se réchauffer et dit :
— Puisque vous êtes tous les deux d’accord, allons-y !
21
— Comment ça, vous les avez manqués ?
— Ils ne se sont pas présentés à leur adresse.
— Vous êtes certains que c’était la bonne ?
— Absolument. Je ne comprends pas. Nous avons trouvé quelques affaires, ils avaient visiblement l’intention de revenir.
— Des choses intéressantes ?
— Non, on a juste appris que la fille est italienne ou espagnole.
— Débrouillez-vous comme vous voudrez. Faites-les passer pour des terroristes si ça vous chante et collez-leur Interpol aux fesses. Ils ne doivent pas nous échapper !
L’aéroport était situé au sud-est de la ville, coincé entre des usines désaffectées et des entrepôts grisâtres. Les bâtiments principaux, d’un design déjà passé de mode, accueillaient les passagers au bout d’un parking à étages toujours à moitié vide. Les trois jeunes gens y avaient abandonné la voiture en espérant qu’elle ne serait pas découverte trop vite.
En franchissant les portes d’entrée automatiques, Valeria éprouva le même frisson étrange qu’à son arrivée quelques jours plus tôt. Ils traversèrent le hall en direction du panneau des départs.
— Je n’aime pas cet endroit, dit-elle.
— Moi non plus, intervint Stefan, mais depuis quelques jours, je sais pourquoi…
Valeria le regarda, intriguée.
— C’est là qu’elle est morte, révéla le jeune homme.
— Qui ça ? demanda Peter.
— Catherine Destrel.
Valeria blêmit. Stefan désigna un endroit sur le côté du hall, au pied d’un des énormes piliers qui supportaient la structure. Il ajouta :
— Elle a été abattue juste là, sous les yeux de son mari qui a tenté de s’enfuir par le couloir du fret, là-bas, à droite du kiosque à journaux. Il s’est fait descendre un peu plus loin. Ils lui ont mis quatorze balles. Je n’ai pas eu le courage de m’approcher de l’endroit précis. D’ici, ça me fait déjà assez d’effet…
Valeria chancela.
— Il faut quitter cet endroit le plus vite possible, dit-elle.
— Nous sommes ici pour cela, assura Peter.