Выбрать главу

— Quel est le rapport avec Valeria ?

— Cela ne concerne pas qu’elle. Il est question de vous deux.

Peter fixa son comparse silencieux et reprit :

— Je crois que la réincarnation n’existe pas, ou plutôt que le terme est inexact. Mon corps est celui de Peter, mon histoire physique dans cette vie est celle de Peter, mais mon esprit est l’addition de ceux de Peter et de Frank. Ce n’est pas sa vie qui continue, mais son esprit qui fusionne avec le mien.

— Bon sang ! ragea Stefan, si seulement nous avions tous eu le temps de réveiller nos mémoires antérieures, nous serions mieux armés pour affronter tout cela !

— Pas forcément. Toi et Valeria avez hérité de deux scientifiques. Ils avaient pour ainsi dire achevé leur mission avant de mourir. Ils avaient percé le secret de la mémoire. La seule chose qui leur importait encore était leur amour. Ils ont décidé de mettre leur découverte au service de leur affection après avoir fait l’inverse pendant des années. Ce qu’il leur restait à vivre était purement affectif.

— Et dans ton cas ?

— Je ne sais pas trop. C’est assez paradoxal, mais je ne sais pas encore grand-chose de Frank Gassner. Je le ressens un peu, cependant il me manque encore des données. Je n’ai pas de recul. J’ai l’impression qu’il n’a pas tué les Destrel. J’ai le sentiment qu’il a détesté ce qui leur est arrivé, qu’il en a conçu une vraie colère et une profonde tristesse. Je me demande si aujourd’hui, il n’est pas décidé à se ranger de leur côté pour tout réparer… En tout cas, c’est ce que j’ai envie de faire.

— Des remords ?

— Pas seulement. Je devine aussi la désapprobation d’un système qu’il a servi de toutes ses forces et qui a trahi ses idéaux.

Peter sourit avant d’ajouter :

— Je crois que Frank était beaucoup plus naïf que moi…

— Où crois-tu qu’ils l’aient emmenée ?

— Là où ils pratiquent tous les interrogatoires qui ne sont pas ordonnés par voie légale : au siège de la NSA, aux États-Unis.

— On ne pourra jamais y entrer, ça doit être une forteresse.

— Je la connais, chaque nuit un peu plus. J’y ai travaillé pendant plus de quinze ans…

Stefan se redressa et dévisagea Peter.

— Parfois, je dois t’avouer que tu me fais peur…

— Et à moi, qu’est-ce que tu crois que ça me fait ? De plus en plus, je raisonne comme un stratège. Cette histoire a dilué ma vie. Je suis obsédé par les Destrel, par leurs travaux, par le mal qu’on leur a fait. Tout ce que j’apprends, chaque information que je reçois est aussitôt mise au service de cette mission. Je n’ai plus de vie, Stefan, je ne suis plus que l’outil d’une folie qui a commencé il y a plus de vingt ans…

24

— La jeune femme sera ici dans moins d’une heure.

— Tout est prêt ?

— Plus que jamais. Mais ne vous attendez pas à des résultats immédiats. Il faudra du temps.

— C’est une course contre la montre et, cette fois, je ne compte pas en être le perdant.

— Ce n’est pas un projet comme les autres, nous entrons dans l’inconnu.

— Et alors ?

— Je ne crois pas que la raison d’État ou l’ambition signifient grand-chose dans le domaine que nous abordons…

En moins de quarante-huit heures, Peter avait enseigné à Stefan les rudiments de la vie en cavale : vol avec ou sans effraction, falsification de documents officiels, usurpation d’identité, entre autres. Peter avait mis au point une stratégie qui s’appuyait sur l’implacable logique des agences de renseignements et en utilisait les failles. Le jeune homme avait parié que les services secrets auraient anticipé une fuite vers le continent européen en se contentant d’une surveillance de principe vers la capitale irlandaise, située à l’opposé.

En utilisant des cartes d’étudiants volées dont ils avaient remplacé les photos, les deux garçons avaient réussi à embarquer sur un vol charter pour Dublin en profitant du flot de jeunes touristes. Trouver le moyen de repartir vers Washington avait été plus complexe. Le renforcement des mesures de sécurité antiterroristes les avait obligés à prendre davantage de risques. Ils avaient repéré deux marins britanniques, dont ils avaient volé bagages et documents d’identité. Un passage express sous la tondeuse d’un coiffeur avait parachevé la ressemblance. Les deux marins avaient été découverts le lendemain, enfermés dans la réserve à bière d’un pub. Pour éviter d’ajouter la honte à la colère de s’être fait piéger, ils n’avaient pas porté plainte.

À peine arrivés sur le sol américain, il leur avait fallu s’organiser. Ils étaient encore dans le hall de l’aéroport lorsque Peter se retourna vers son complice :

— Attends-moi au kiosque de souvenirs.

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Reste là, je n’en ai pas pour longtemps…

Stefan n’eut pas le temps d’en demander plus. Peter se fondit dans la foule et disparut. Debout devant un présentoir de cartes postales, Stefan scrutait le hall en essayant d’avoir l’air naturel. Les rondes de police le rendaient nerveux. Lorsqu’il vit revenir Peter, celui-ci lui fit signe de le suivre vers les parkings. Discrètement, le jeune Hollandais sortit les trois portefeuilles qu’il venait de voler dans les poches des touristes. Il y avait de l’argent, des cartes de crédit et des permis de conduire.

— Avec ça, on devrait tenir quelques jours…

— Trois portefeuilles en moins de dix minutes, tu es doué. C’est aussi un talent de Gassner ?

Peter sourit :

— Disons que ça m’arrange de lui mettre ça sur le dos…

Les deux jeunes gens réussirent à louer une voiture et à prendre une chambre dans une pension d’étudiants.

Pendant que Peter assurait l’intendance et menait les opérations, Valeria occupait toutes les pensées de Stefan. Pour l’heure, les deux jeunes hommes filaient dans une Toyota rouge flambant neuve sur l’Interstate 70, vers le sud, en direction de Richmond.

— Tu es certain de l’adresse ? demanda Stefan.

— À la NSA, ils m’ont dit qu’elle avait pris sa retraite. Je me suis fait passer pour le fils d’un ancien collègue, ils m’ont baladé de service en service et quelqu’un a fini par me dire où elle habite.

— Elle a quel âge ?

— Probablement la soixantaine passée.

— Qui était-elle pour Gassner ?

— Une amie, quelqu’un de loyal qui l’aimait bien. J’ai même l’impression qu’elle avait un petit faible pour lui et que c’était réciproque…

En début de matinée, ils arrivèrent dans une banlieue aisée assez récente. Dans les larges rues bordées de grands érables, les villas s’alignaient, posées au milieu de jardins proprets sans clôture. Certaines arboraient des frontons romains, d’autres étaient prolongées par d’élégantes vérandas. Dans la contre-allée du trottoir d’en face, deux femmes faisaient leur jogging.

— Elles n’en finissent pas, leurs rues, remarqua Stefan. Il nous faudra encore deux pleins d’essence pour arriver au 2 034…

Un porteur de journaux à vélo les croisa, projetant ses quotidiens vers les porches avec une précision qui révélait une longue habitude.