Peter était blanc comme un linge. Sa tête était prête à exploser.
— Ils ont étouffé l’affaire, continua Martha. Ils ont camouflé ça en accident au stand de tir. Ils ont récupéré toutes ses affaires personnelles, effacé toutes les traces de son travail. Écœurée, j’ai demandé ma mutation. Votre père était un type bien. Il avait l’âme d’un chercheur, c’était un spécialiste du renseignement, il n’avait rien à voir avec ces vautours de l’Agence…
Peter saisit sa tête entre ses mains. Martha se pencha et lui posa une main sur l’épaule.
— Mon Dieu, c’est terrible. Mon pauvre garçon…
— Qu’ont-ils fait de ses affaires ?
— Je n’en sais rien. Avec eux, on ne sait jamais. Ils les ont sûrement archivées quelque part.
— Est-il possible de les récupérer ?
— Vous êtes son fils, si vous faites une demande, peut-être vous restitueront-ils quelques effets personnels, s’ils ne les ont pas détruits ou classés « secret défense ».
— À qui dois-je m’adresser ?
— Vous pouvez toujours demander au grand chef, c’était lui le supérieur de votre père à l’époque. Depuis, le général Morton est devenu le patron de l’Agence tout entière.
Peter, les yeux rougis, cherchait quoi dire, mais son envie de se précipiter dehors était trop forte.
— Je vais vous laisser, balbutia-t-il. Je vous remercie.
— Vous n’avez même pas touché à votre verre.
— Je suis désolé de vous avoir perturbée. Sincèrement, je ne voulais pas vous infliger tout cela.
Il se leva.
— Ce n’est rien, dit gentiment Martha, c’est vous qui êtes bouleversé. Vous devriez rester encore quelques minutes, le temps de reprendre vos esprits.
— Pour cela, il faudrait que je reste des jours… plaisanta Peter avec amertume.
Il se dirigea vers la porte.
— Merci de m’avoir accueilli, Mrs Robinson. Je ne sais pas si nous nous reverrons, mais je crois que Frank avait raison de tenir autant à vous.
Martha parut troublée. Il lui sembla reconnaître une lueur dans le regard de Peter. Une lueur qu’elle n’avait pas vue depuis vingt ans…
Le jeune homme passa la porte et dit :
— Je vais aller rendre visite à ce brave général…
25
Valeria entrouvrit les yeux. Était-ce un bruit qui l’avait tirée de sa torpeur, ou simplement le mouvement de sa main inerte qui avait glissé ? Elle battit des paupières et regarda autour d’elle, sans reconnaître l’endroit. Au centre d’une pièce vide, elle était recroquevillée sur un large fauteuil blanc et souple. La lumière ambiante était douce, diffuse. Pendant un moment, elle crut qu’elle rêvait. Ce silence et ce dénuement lui paraissaient irréels. Les murs étaient beiges, à moins qu’ils ne soient blancs et trop peu éclairés. La jeune femme tourna la tête. Sur la paroi, un large miroir lui renvoya son image. Quelqu’un avait changé ses vêtements. Ceux-là étaient vert pâle, semblables à ceux des hôpitaux.
Elle voulut se redresser mais n’y parvint pas. Sa tentative réveilla seulement une douleur au creux de son bras gauche. À la pliure du coude, sa peau bleuie portait la trace de nombreuses injections.
« Je suis droguée », pensa la jeune femme. Elle pivota la tête pour se regarder de nouveau dans la glace. Même si sa vision n’était pas nette, Valeria pouvait constater sa mauvaise mine. Elle était décoiffée et avait les traits tirés. Jamais elle ne s’était sentie aussi faible. Malgré elle, les larmes lui vinrent. Où était-elle ?
Elle avait la pénible impression que son crâne était une citerne dans laquelle des idées rebondissaient en s’entrechoquant dans un désordre complet. Elle remonta sa main lourde vers son visage. Ses yeux la piquaient, son front était glacé. Son regard errait dans l’espace sans parvenir à se fixer.
Elle remarqua que le plafond de la pièce était tapissé de longues pointes noires dirigées vers le sol. « Il va descendre, songea-t-elle, et je vais être perforée de mille lances… »
Elle referma les yeux. Le flot de questions s’apaisa. Depuis sa brutale séparation d’avec Peter et Stefan, Valeria ne se souvenait de rien. Des images furtives traversaient son esprit : le visage de Stefan à l’aéroport, l’homme qui l’avait empoignée par le bras alors qu’elle allait payer les billets, sa lutte dans le couloir où elle avait été traînée par une multitude de bras, l’intérieur d’un avion très luxueux, dans lequel elle avait été maintenue, et puis plus rien.
— Bonjour, fit une voix enjouée surgie de nulle part.
Valeria se tortilla à la recherche de celui qui avait parlé.
— Restez calme, mademoiselle Serensa. Les effets des sédatifs vont se dissiper.
Le cœur de la jeune femme battait à tout rompre.
— Ne vous inquiétez pas, reprit la voix. Je suis derrière le miroir. Je vais vous rejoindre dans quelques instants. Détendez-vous. Le plafond ne descendra pas vous déchiqueter…
La jeune femme laissa ses bras retomber sur le fauteuil. Dans la glace, elle ne voyait que son triste reflet. Qui donc pouvait bien l’observer ?
Un léger déclic résonna dans le silence de la pièce. Un pan du mur s’ouvrit, laissant apparaître un homme en blouse blanche. Assez grand, plutôt séduisant, il avança en souriant. Joignant les mains en un geste presque religieux, il les tendit vers la jeune femme.
— Vous me semblez encore bien fatiguée, dit-il. Ce n’est pas grave, nous avons tout le temps.
Une autre silhouette se dessina derrière lui. Une jeune femme menue, au regard si clair qu’il était difficile de s’en détacher.
Valeria tenta de parler en vain. D’un geste doux, l’homme se pencha et posa délicatement son index sur sa bouche.
— Chut, fit-il. Ne vous forcez pas. Nous répondrons à toutes vos questions plus tard. Ici, vous ne risquez plus rien, vous êtes en sécurité.
Valeria le dévisagea. Il avait des cheveux châtains courts, des yeux bruns et une jolie fossette au menton. Il faisait tout pour se montrer amical, et son calme la rassurait un peu.
Valeria retrouva peu à peu ses forces. L’homme en blouse blanche s’était agenouillé auprès d’elle. Il lui faisait travailler ses mouvements méthodiquement, doigt après doigt, accompagnant sa main, orientant ses bras. Valeria ne luttait pas. Il était sûrement médecin et cherchait à l’aider. La femme en retrait sortait parfois de la pièce, puis revenait murmurer quelques mots à l’oreille de l’homme, qui se contentait de hocher la tête.
— Qui êtes-vous ? demanda Valeria dans un souffle.
— Oh oh ! Premières paroles ! s’enthousiasma-t-il.
Il regarda sa montre et pivota vers son adjointe :
— 16 h 47. Notez, s’il vous plaît.
— Où sommes-nous ? Depuis combien de temps suis-je ici ?
— Doucement, doucement, tempéra l’homme en lui tapotant la main. Chaque chose en son temps. Tout d’abord, laissez-moi me présenter. Je suis le professeur Irwin Jenson. Je dirige ce service et croyez-moi, nous sommes très fiers de vous accueillir. Nous vous attendions depuis des années.
Il sourit, de ce même sourire engageant, rassurant. La femme s’approcha et lui glissa quelques mots.
— Vous n’avez pas soif ? demanda-t-il à Valeria.
Elle n’en avait pas eu conscience jusque-là, mais elle eut soudain la sensation de sa gorge sèche et acquiesça d’un signe de tête. La femme au regard clair sortit. Le professeur reprit :
— Vous êtes parmi nous depuis trois jours. Votre état de stress ne nous a pas permis de pratiquer les examens nécessaires. Nous vous avons donc placée en sommeil artificiel.