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— Tu ne me connais pas, Peter. Avant toute cette histoire, j’étais un garçon calme, rangé, pas le genre à faire des problèmes. Les aventures, pour moi, c’est en jeu vidéo, là où la mort n’existe pas, là où le risque s’arrête dès que tu appuies sur « pause ». Tout ça me fiche les jetons. Je ne suis pas de taille à me battre.

Il prit une inspiration et enchaîna :

— Tu sais, avant de vous voler la mallette l’autre nuit, au bord du loch, le truc le plus dingue que j’avais fait dans ma vie c’était un saut à l’élastique, du haut d’un pont près de Munich. À l’université, toute la promo y était passée, j’aurais été le seul, alors j’y suis allé. J’en ai été malade avant et après, et pendant, j’ai cru que j’allais crever, que la dernière chose que je verrais de ma vie, ce serait le lit d’une rivière asséchée dont je ne connaissais même pas le nom et dont je me rapprochais à la vitesse d’un avion de chasse.

Peter sourit. Stefan ajouta :

— Mais là, c’est la vraie vie, on est réellement en danger. On ne sait pas ce qui nous arrive et on ne sait pas contre qui ou quoi on doit se battre. Tout ce qu’on sait, c’est qu’on risque gros. Je n’ai pas envie de passer le reste de ma vie en taule ou couvert d’électrodes dans un labo. Je n’ai pas envie de sauter d’un pont, surtout sans élastique… Aller kidnapper le général qui dirige la NSA, c’est de la pure folie. Pour avoir une chance de réussir, il nous faudrait une armée…

— … Ou une bonne raison. Et nous en avons une. Elle s’appelle Valeria. Stefan, la situation n’est facile pour personne. Essaye d’imaginer ce que Valeria ressent en ce moment même. Échangerais-tu ta place contre la sienne ? Et moi, tu crois que je n’éprouve rien ? Chaque fois que je m’endors, je me dis qu’à mon réveil, j’aurai changé. C’est comme si tous les jours, je me réveillais différent de la veille, que j’apprenais malgré moi à vivre avec quelqu’un qui s’installe en moi, en posant ses affaires au milieu de ce que j’ai de plus intime. Plus jamais je ne verrai mes proches de la même façon. J’ai peur qu’ils ne me reconnaissent pas, qu’ils ne me voient comme un étranger. Comment je vais gérer ça, combien de temps Gassner va-t-il surgir en moi chaque nuit avec son passé ? Jusqu’où ira-t-il ?

Il marqua une pause et soupira.

— Je ne souhaite à personne ce que j’endure… Je suis écrasé de doutes, d’angoisses. J’ai peur de me perdre. Les Destrel étaient sûrement des génies, mais être leur cobaye n’est pas une partie de plaisir. Personne avant moi n’a vécu un réveil de mémoire antérieure. Personne n’est là pour m’expliquer, pour me rassurer. Et comme toi, je n’ai que vingt ans. Je voudrais pouvoir prendre le temps de discuter de tout ça avec toi, avec Valeria, prendre des notes pour fixer mon évolution, pour me souvenir. Mais on n’en a pas le temps. On risque d’être détruits avant d’avoir compris ce qui nous arrive. Alors je veux me battre, récupérer Valeria et nous mettre à l’abri. Et pour réussir, nous ne pouvons compter que sur nous deux. J’ai besoin de toi. Si nous n’y allons pas, tu pourras peut-être t’en sortir, refaire ta vie, oublier. Pour Valeria et moi, c’est foutu, on est dedans et on ne pourra plus échapper à ce qui nous arrive.

Il baissa la tête. Étrangement, en une fraction de seconde, son attitude avait radicalement changé. Son entrain, sa force de conviction avaient complètement disparu. Peter semblait soudain fragile, perdu. Il prit sa tête entre ses mains. Stefan crut que son compagnon était au bord des larmes. Ébranlé par son désarroi, il oublia ses propres craintes et réagit instinctivement.

— Il faut que je révise les grades et que je travaille mon salut militaire, déclara-t-il. La geôle de notre général est quasiment prête. Après tout, on verra bien. Il n’y a que la foi qui sauve !

Peter se redressa et d’une voix fatiguée, précisa :

— On va revoir chaque détail du plan, étudier toutes les options et demain, on se jette à l’eau. On n’a pas le choix.

Il se leva, se dirigea vers la cuisine, ouvrit le frigo et se servit un grand verre de jus d’orange.

— Tu en veux ? proposa-t-il.

— Avec plaisir, j’ai la gorge comme cette satanée rivière : asséchée ! répondit Stefan.

Il se leva à son tour pendant que Peter le servait. Il s’approcha et saisit le verre tendu. Les deux hommes s’appuyèrent sur le plan de travail près de l’évier et savourèrent le jus frais à petites gorgées. Ils étaient là, côte à côte, silencieux, pensifs. Chacun à sa façon, ils se sentaient plus légers d’avoir avoué ce qui les torturait.

— Il faut encore démonter les prises, dit Stefan en reposant son verre vide.

Il se trouva face à Peter, qui le regardait avec une étrange intensité.

— Tu sais, déclara le jeune Hollandais juste avant d’avaler sa dernière gorgée, demain nous aurons moins peur.

— Bien sûr, répondit Stefan, croyant à une boutade pour le rassurer. De toute façon, nous n’en aurons plus le temps. Et puis nous aurons revu chaque étape du plan, toute la nuit s’il le faut.

— Non, ce n’est pas à cause de ça, répondit Peter sans le lâcher des yeux.

— Alors il y aura eu un miracle ! tenta de plaisanter Stefan.

— On peut appeler ça comme ça. Mais la vérité, c’est que cette nuit, j’ai encore rendez-vous avec le fantôme qui vit en moi et qui va nous aider.

27

Avec lenteur, la main planait au-dessus du visage de Valeria, comme un aigle survolant sa proie. L’ombre des doigts tendus glissait dans un va-et-vient lancinant. À quelques centimètres de sa peau, l’effleurant presque, la paume était ouverte, à l’écoute.

Les traits crispés de la jeune femme inconsciente reflétaient ses tourments intérieurs. De temps à autre, elle gémissait. Elle avait les cheveux défaits et les yeux clos. Enveloppée d’une robe de fin coton, elle était allongée sur un grand bloc de pierre simplement couvert d’un linge.

Autour d’elle se tenaient quatre personnes, trois femmes et un homme à la peau sombre, vêtus de blanc. Répartis aux points cardinaux, dressés dans leur tenue d’hôpital autour de l’autel où reposait Valeria, ils ressemblaient à des prêtres se préparant à accomplir un sacrifice. Ils avaient les bras tendus au-dessus de la jeune femme, mains ouvertes. Leurs gestes étaient d’une telle lenteur qu’ils semblaient presque immobiles.

La salle était ronde et son plafond avait la forme d’une demi-sphère qui descendait jusqu’au sol, sans aucun angle ni aucune aspérité. Seule, au centre de la voûte du plafond, une longue pointe noire visait Valeria. Une clarté diffuse nimbait le cérémonial d’un autre âge. Le décalage entre le lieu semblable à un décor de science-fiction et ce qui s’y déroulait était frappant.

Dans le silence absolu, seules les plaintes de Valeria s’élevaient.

L’une des femmes qui l’entouraient lança un regard désespéré à celle qui inlassablement, continuait de promener sa main au-dessus du corps allongé devant elle.

Dans la salle austère aux formes pures, une voix s’éleva soudain :

— Si vous avez quelque chose d’utile à dire pour cette expérience, dites-le normalement, sinon, concentrez-vous.

Venue d’on ne sait où et avec un ton aussi péremptoire, la voix du docteur Jenson n’avait plus rien d’aimable. La femme baissa les yeux.

À quelques mètres de l’autel, une trappe s’ouvrit dans le sol de la salle, laissant apparaître un escalier. Jenson émergea de l’ouverture en montant les marches quatre à quatre. Debbie, la femme aux yeux clairs, le suivait. La nervosité de ses gestes contrastait avec les mouvements posés et harmonieux des quatre officiants. Il s’approcha du socle de pierre mais, comme stoppé dans son élan, s’immobilisa à quelques pas.