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— Qui ça, « nous » ?

— Les médiums. Enfin, ceux qu’ils désignent ainsi.

Pour la première fois depuis ce qui lui semblait une éternité, Valeria rencontrait quelqu’un qui acceptait de répondre à ses questions.

— Vous êtes là depuis longtemps ? demanda-t-elle.

— Depuis trois ans, mais je sors régulièrement.

— Ils vous laissent sortir ?

— En s’assurant que je reviendrai, oui. Environ une semaine sur trois, je suis dehors.

— Et vous n’essayez pas de vous enfuir ?

— Non. Ils n’hésiteraient pas à le faire payer à mes enfants.

— C’est terrible… Mais comment faites-vous avec votre famille ?

— Matthew et Blake sont encore petits, ils ont sept et cinq ans. Ils me croient en voyage d’affaires. Officiellement, je suis représentante en pièces détachées automobiles. C’est une couverture qu’ils m’ont mise au point, comme ça personne ne pose de questions. C’est par mes enfants qu’ils me tiennent. Si je ne coopère pas, je ne les vois pas.

— Et votre mari ?

— Il m’a quittée peu de temps après la naissance de Blake. Ma mère les élève. Oh, remarquez, je ne me plains pas. J’ai fini par m’habituer. Ils payent tout. Ils ont des moyens. Hormis le premier séjour, on est bien traité. Si on leur obéit, c’est vivable. Évidemment, ce serait plus agréable s’il y avait des plantes, de la musique et des fenêtres…

— Quel jour sommes-nous ?

— Vous êtes là depuis neuf jours, si c’est cela qui vous préoccupe. Moi, la première fois, à force de perdre tous mes repères, j’ai cru que j’allais devenir folle. J’en étais même venue à penser que j’avais été enlevée par des extraterrestres.

— Vous savez où nous sommes ?

— Alors ça, ma pauvre, je n’en ai pas la moindre idée. À chaque fois, ils me donnent rendez-vous quelque part dans une ville différente. C’est toujours le même grand maigre qui m’attend. Après, je ne sais pas, je me réveille ici. C’est tout ce que je peux vous dire. Je crois que nous sommes sous terre, profond.

— Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

— Mes perceptions. Elles sont différentes ici. Dans une rue, je ressens les autres. Je sens leur présence. Même avec peu de monde dans les parages, je devine toujours quelques flux, les ondes des vies qui passent. Ici, rien, sauf au contact des autres pensionnaires.

— Vous sentez les vies ? s’étonna Valeria.

— C’est ce qui me vaut l’honneur de leur intérêt, ironisa Lauren. C’est comme ça depuis que je suis toute petite. Pour moi, c’est naturel. J’avais quatorze ans la première fois que l’on m’a dit que ça ne l’était pas. C’était à San Diego, dans une fête foraine. Une diseuse de bonne aventure m’a regardée de travers et m’a dit des trucs incompréhensibles. C’est à partir de là que j’ai commencé à me poser des questions. Il aura fallu attendre que mon mari me quitte pour que je m’inscrive à un club, genre voyance et compagnie, vous voyez. C’est là qu’ils m’ont repérée.

Valeria écoutait le récit de cette vie normale qui avait soudain basculé. Elle s’y reconnaissait. Mille questions se bousculaient en elle, mais une seule lui brûlait les lèvres :

— Savez-vous si d’autres prisonniers sont arrivés ici en même temps que moi ?

— Je ne crois pas, répondit Lauren.

Valeria insista :

— Deux garçons d’une vingtaine d’années, un grand blond et un plus petit, baraqué, châtain ?

— Non. Personne de nouveau à part vous. Enfin, à ma connaissance… Mais ce qui est certain, c’est que vous étiez attendue. Ils étaient comme des fous, même les plus vieux n’avaient jamais vu une telle effervescence. Au début, on ne comprenait pas. Avant, ils nous faisaient faire des tests, ils effectuaient des « mesures de sensorialité » — ils appellent ça comme ça. Et puis tout d’un coup, ils nous ont demandé de travailler les uns sur les autres, de nous « traiter », comme ils disent. Ils nous ont juste expliqué que le but n’était plus l’analyse de notre pouvoir, mais l’analyse d’un don comme on n’en avait jamais vu. Et vous êtes arrivée quelques mois plus tard. D’après ce que j’ai pu comprendre, c’est pour vous que tout ce complexe a été construit.

Valeria ouvrit de grands yeux. Lauren reprit :

— Je ne sais pas qui a décidé cela, je ne sais pas qui est derrière tout ça, mais je sais pourquoi…

— Que voulez-vous dire ?

— Vous êtes différente. Je l’ai tout de suite senti. Les autres aussi d’ailleurs. Pour vous protéger, nous ne leur avons rien dit, mais ils s’en rendront compte tôt ou tard.

Lauren se pencha vers Valeria et prit ses mains dans les siennes :

— Nous autres ne pouvons que sentir, que percevoir une partie des forces invisibles qui nous entourent. Nous sommes médiums. Vous n’êtes pas cela. Quelque chose passe en vous, à travers vous. Nous ne faisons que sentir un flux. Vous, vous êtes une des sources.

Valeria était déstabilisée. Les mots lus dans les notes des Destrel lui revenaient. Il y était aussi question d’un flux, d’un courant qui pourrait passer d’un esprit à l’autre. L’image de Peter se tordant de douleur après la réactivation de sa mémoire antérieure lui revint brutalement. Trop d’éléments se déversaient dans sa tête, tout ce qu’elle avait appris depuis la découverte de la chapelle semblait constituer un puzzle dont Peter, Stefan et elle seraient les pièces manquantes.

— Vous êtes troublée. Vous l’ignoriez ? demanda Lauren.

— Non, enfin je…

Valeria, balbutiante, ne put achever sa phrase.

— Vous devriez en parler à Simon, fit Lauren. Il est le plus expérimenté de nous tous. Si quelqu’un peut vous éclairer, c’est lui.

— Où est-il ?

— Venez.

30

Pendant des heures, Morton avait résisté. Jusqu’au bout, il avait tout fait pour ne pas y croire, pour refuser d’admettre. Alors, implacablement, Peter lui avait rappelé, raconté, seconde par seconde, des faits que personne d’autre que Gassner ne pouvait connaître.

Assis dans la pénombre de la chambre, Stefan, silencieux, assistait à la scène. Par moments, la grande silhouette de Peter semblait se mouvoir avec d’autres gestes que les siens. À la faveur de l’obscurité, Stefan ressentait souvent l’étrange impression qu’un autre homme que celui qu’il connaissait menait son réquisitoire devant le général. Peter allait et venait dans la pièce, faisant de grands mouvements pour appuyer son témoignage. Morton lui résistait avec la dernière énergie. Chacun d’eux luttait pour sa vérité. Avec minutie, Peter faisait resurgir les heures qui avaient précédé le drame, sans rien omettre.

Parfois, il semblait comme possédé, ému aux larmes, revivant littéralement ces instants d’une autre vie, d’une vie d’avant. Le général se cramponnait à ses dénégations. Au début, il opposait des réponses argumentées, se permettant même de pratiquer l’ironie, puis peu à peu, il en avait été réduit à se cramponner à ses certitudes de principe, harcelé par des révélations qui ébranlaient les fondements les plus intimes de son esprit. Et puis soudain, tout avait basculé.

Peter cessa de tourner comme un lion en cage. En trois enjambées, il s’approcha de Morton, le rejoignant dans le halo de la lampe. Stefan redoutait un geste incontrôlé de la part de son complice, ou plutôt de celui qui semblait l’habiter. Il se leva, inquiet, prêt à s’interposer entre les deux hommes.

Peter posa un genou à terre pour se placer face au général. Morton était pétrifié. Pour ne pas affronter le regard du jeune homme, il détournait le visage. Peter se pencha vers lui, proche au point de pouvoir lui murmurer ce qu’il ne voulait surtout pas entendre.