Volemak ne mentionna pas qu’un instant, lui aussi avait vaguement ressenti l’aiguillon de la jalousie : à voir ces gens rire et jouer de l’autre côté de la rivière, il s’était soudain senti vieux de ne pas participer à la fête ; il s’était rappelé que dans sa jeunesse, il avait eu des amis pour rire avec lui ; il avait aimé des femmes qui donnaient leurs baisers par jeu, et les caresser, c’était comme rouler dans de l’herbe épaisse et de la mousse fraîche ; lui aussi, il avait ri en ce temps-là et chanté des chansons avec ses amis, et bu du vin, et c’était bien réel, ah oui, bien réel ! Réel, certes, mais hors de portée aussi, parce que la première fois était toujours la meilleure et ce qu’il refaisait ensuite n’était jamais aussi bon ; et puis un jour, tout lui avait glissé des doigts, hors d’atteinte, pour basculer dans le souvenir, et il avait su alors que la vieillesse était là, cet âge où les joies de la jeunesse sont désormais inaccessibles. Certains de ses amis s’étaient acharnés, se persuadant qu’en eux la jeunesse ne se flétrissait pas – mais ils se fanaient tous, évidemment, et se transformaient en mannequins peinturlurés, en vieilles marionnettes usées, en caricatures de jeunesse.
Volemak enviait donc les habitants de l’édifice, se rappelait avoir été l’un d’eux, ou du moins l’avoir souhaité – car faisait-on jamais partie de cette fugace communauté de plaisir, qui s’évaporait puis se reformait sans cesse en une seule nuit et mille fois au cours d’une semaine ? Elle n’existait jamais tout à fait, cette famille de fêtards ; non, elle semblait seulement toujours sur le point d’être, toujours au bord de la réalité, et puis elle reculait, inaccessible.
Mais c’est ici, près de cet arbre, songea Volemak, que se trouve la réalité. Ici, avec le goût de ces fruits dans la bouche, nous ne participons pas d’une illusion, mais de la vie même, tous, épouses et maris, parents et enfants, qui faisons partie de ce grand voyage vers l’avenir qui emporte nos gènes et nos rêves, nos corps et nos souvenirs, de génération en génération, pour l’éternité. Nous créons quelque chose qui nous survivra : voilà ce qu’est ce fruit, ce qu’est la vie ; et ce qu’ils font sur l’autre rive, cette recherche insensée de toutes les sensations que peut éprouver le corps, ce refus frénétique de la douleur ou de la difficulté, c’est manquer le but premier de la vie. La nouveauté n’est jamais nouvelle deux fois, alors que ce qui est vrai reste encore vrai la fois suivante ; plus vrai, même, car cette vérité, on l’a mise à l’épreuve, on l’a goûtée, et elle est toujours mûre, toujours présente…
Mais Volemak ne pouvait rien expliquer de tout cela à ceux qui l’entouraient : ces sentiments étaient les siens ; ils ne décrivaient pas vraiment son rêve, mais plutôt sa réaction au rêve, et rien ne l’assurait qu’elle correspondait à sa signification.
« Les gens de l’édifice nous regardaient, nous qui étions réunis au pied de l’arbre, ils nous montraient du doigt en éclatant de rire, et je les entendais se moquer de nous parce que nous avions été dupés : nous restions à manger des fruits, alors que pour connaître vraiment la vie, il nous suffisait de traverser la rivière et de nous joindre à eux. De nous joindre à la fête.
— Exact ! murmura sèchement Obring.
— Je vis nombre de ceux qui avaient goûté des fruits laisser tomber ce qu’il en restait et se diriger vers la rivière, la franchir et gagner l’édifice ; beaucoup de ceux qui n’avaient pas mangé, qui ne s’étaient même pas approchés de l’arbre, s’éloignèrent aussi vers la fête éternelle. Certains se noyèrent ou furent emportés par le courant de la rivière, mais nombreux furent ceux qui atteignirent l’autre rive ; ils entrèrent trempés dans le bâtiment, puis je les vis apparaître aux fenêtres et se moquer de nous. Mais je ne ressentais point de colère contre eux, car je venais de remarquer ce qui m’avait échappé jusque-là : la rivière était dégoûtante. Des immondices y flottaient, tous les déchets d’une cité indélicate ; et quand les gens sortaient de l’eau, ils en dégoulinaient, ils en portaient l’odeur en se joignant à la fête, et dans l’édifice, chacun était couvert de la fange de la rivière et la puanteur était indescriptible. Et quand on regardait dans le bâtiment, on s’apercevait que personne n’avait envie de côtoyer ses voisins à cause de ces ordures et des remugles qui s’en dégageaient. Après une brève approche, l’abomination des vêtements les faisait s’écarter les uns des autres. Pourtant, nul ne semblait en prendre conscience, tant ils étaient pressés de traverser la rivière et de se fondre à la fête. Tous semblaient craindre d’être rejetés s’ils ne s’y rendaient pas sur-le-champ. »
Volemak se redressa sur son rocher. « C’est tout. À part ceci : même à la fin, je cherchai encore Elemak et Mebbekew des yeux, espérant qu’ils viendraient me rejoindre au pied de l’arbre ; j’avais encore le fruit à la main, son goût dans la bouche, il était toujours délicieux, parfait et il ne s’altérait pas ; chaque bouchée était meilleure que la précédente, et je désirais que toute ma famille, que tous mes amis en profitent et partagent la vie qu’il donnait. Puis je sentis que je me réveillais – comme cela se passe dans les rêves – et je me dis : J’en ai encore le goût dans la bouche, je sens encore le fruit dans ma main. C’est merveilleux : je vais pouvoir l’apporter à Elya et à Meb et ils pourront eux aussi le goûter ; ainsi, ils nous rejoindront sous l’arbre. Mais je me suis réveillé ; j’ai vu mes mains vides et Rasa à mes côtés plongée dans son propre rêve ; elle n’avait donc pas mangé du fruit ; Issib et Nafai dormaient sous leur tente et rien de ce que j’avais vu n’avait eu lieu. »
Volemak se pencha. « Mais je sentais toujours le goût du fruit ; je le sens encore maintenant. C’est pourquoi il fallait que je vous fasse part de mon rêve. Surâme nie me l’avoir envoyé, mais il était plus réel, plus vrai qu’aucun songe que j’aie jamais fait. Non : il était – il est – plus vrai que la réalité même, et quand j’ai mangé du fruit, je me suis senti plus vivant que dans la vie réelle. Comprenez-vous ce que je dis ?
— Oui, Volya, répondit Rasa. Mieux que vous ne l’imaginez. »
Il y eut un murmure d’assentiment général et Volemak, balayant le groupe du regard, vit que la plupart avaient l’air pensifs et que beaucoup étaient ébranlés – plus peut-être par ses émotions que par le rêve lui-même, mais au moins, ils avaient été touchés. Il avait fait son possible pour leur faire partager son expérience.
« Pour être franche, toutes ces histoires de fruits m’ont donné une faim de loup, dit Dol.
— Et les ordures dans la rivière ! Miam ! ajouta Kokor. Qu’est-ce qu’on mange pour le dîner ? »
Tout le monde éclata de rire. La réunion avait perdu sa gravité, mais Volemak ne leur en voulut pas ; il ne pouvait vraiment pas espérer que ce rêve transforme radicalement leurs existences.
Pourtant, il est important. Même s’il ne vient pas de Surâme, il est vrai, il est capital, et je ne l’oublierai jamais. Ce serait m’appauvrir intérieurement.