Hushidh le dévisageait en silence. « Tu respires fort, dit-elle enfin.
— Ah ?
— C’est la passion ou bien tu es aussi terrifié que moi ? »
Plus terrifié, même, songea-t-il. « La passion », répondit-il.
Il ne faisait pas très clair dans la tente, mais on y voyait néanmoins. Issib distingua l’expression soudain décidée d’Hushidh ; elle passa les mains sous son corsage et quand elle les ressortit, Issib s’aperçut que ses seins bougeaient librement sous le tissu. Alors sa terreur s’accrut, mais il sentit aussi un infime désir s’éveiller en lui, parce qu’aucune femme n’avait jamais fait cela devant lui, et surtout pas pour lui, exprès pour qu’il le voie. Oui, mais il fallait sûrement qu’il fasse quelque chose, maintenant, et il ne savait absolument pas quoi.
« Je n’ai pas tellement l’habitude de ce genre de choses », dit Hushidh.
Quel genre de choses ? faillit-il demander, mais il se ravisa : il avait très bien compris ce qu’elle voulait dire et ce n’était pas le meilleur moment pour plaisanter.
« Mais je me suis dit que nous devrions faire une espèce d’expérience, poursuivit-elle, avant de prendre une décision. Pour voir si tu pourrais me trouver à ton goût.
— Je pourrais bien, répondit-il.
— Et aussi pour voir si tu peux me donner quelque chose. Ce sera mieux si nous pouvons en profiter tous les deux, tu ne crois pas ? »
Que ses paroles étaient terre-à-terre ! Issib sentit toutefois, au tremblement de sa voix, que le sujet n’avait rien de prosaïque pour elle. Et pour la première fois, il lui vint à l’esprit qu’elle ne se considérait sans doute pas comme une jolie fille. À l’école, elle ne faisait pas partie de celles sur qui les garçons se retournaient en se pâmant ; elle en était même probablement très consciente, et elle se demandait peut-être avec autant de terreur s’il la désirerait que lui s’il lui plairait. Cela les mettait plus ou moins sur un pied d’égalité. Et ainsi, au lieu de s’inquiéter d’une réaction de dégoût de la part d’Hushidh, Issib pouvait s’intéresser à ce qui lui ferait plaisir.
Elle s’approcha de lui. « J’ai demandé à ma sœur Luet ce qu’elle te pensait capable de faire avec moi, dans ce que les hommes font avec les femmes. » Ses mains reposaient sur les bras du fauteuil. Sa main droite descendit sur la jambe d’Issib, sa jambe si maigre, si maigre ! Il se demanda ce qu’elle ressentait au contact de ce membre presque dépourvu de muscle. Alors elle s’approcha encore et il sentit le tissu du corsage contre sa main. « Elle m’a dit que tu pouvais boutonner un vêtement.
— Oui », répondit-il.
C’était difficile, mais il avait appris à ouvrir et fermer les habits munis de boutons.
« Et j’ai supposé que tu pouvais aussi le déboutonner. »
Il ne comprit qu’alors qu’il s’agissait d’une invite.
« C’est une expérience ? demanda-t-il.
— Disons un examen de contrôle sur le boutonnage et le déboutonnage, suivi d’une question subsidiaire. »
Il leva une main vers le corsage – ce n’était pas une mince affaire – et agrippa le bouton du haut. L’angle n’était pas bon ; il devait retourner sa main.
« Tu es dans le mauvais sens, c’est ça ? » dit-elle. Elle déplaça sa main droite jusque sur l’autre cuisse d’Issib, plus haut, et se pencha sur lui. Il avait maintenant l’usage de ses deux mains et il lui fut presque facile de défaire le bouton, même s’il n’avait jamais eu jusque-là l’occasion de dévêtir quelqu’un. Ce pouvait être utile, songea-t-il, avec des enfants qui n’ont pas encore appris à s’habiller seuls.
« Tu amélioreras peut-être ton temps pour le suivant », dit-elle.
En effet. Et comme il s’activait, ses mains frôlèrent les seins d’Hushidh. Il avait rêvé nuit et jour de toucher la poitrine d’une femme, mais il s’était persuadé que cela ne dépasserait pas le stade du rêve. Et voici qu’elle se dressait un peu plus à chaque bouton défait afin de mettre le suivant à sa portée, et ses seins s’approchaient de son visage au point que bientôt, rien qu’en tournant un peu la tête, il pourrait embrasser sa peau.
Ses doigts défirent le dernier bouton et les deux pans du chemisier flottèrent librement. Je ne peux pas je ne peux pas, se dit-il, mais il le fit : il tourna la tête et l’embrassa. La peau était un peu moite, mais douce et lisse aussi, pas comme la peau exposée aux agressions du plein air, celle de ses propres mains, par exemple, si lisses soient-elles, ni celle des joues de sa mère, qu’il avait souvent baisées ; c’était une peau comme ses lèvres n’en avaient jamais touchée, et il l’embrassa de nouveau.
« Tu n’as qu’une note moyenne pour le déboutonnage, dit Hushidh, mais ton travail pour les points supplémentaires a l’air prometteur. Tu sais, tu n’es pas obligé d’être toujours aussi doux.
— En ce moment, je fais le maximum pour être brutal et viril, pour ne rien te cacher, répondit-il.
— Alors, c’est bien. Tu ne peux pas me faire mal, de toute façon, tant que je sais que tu en as envie.
— J’en ai envie. » Et, parce qu’il sentait qu’elle avait besoin de l’entendre, il ajouta : « J’en ai très envie. Tu es si… parfaite ! »
Elle fit une petite grimace, lui sembla-t-il. « Comme ce que j’imaginais, poursuivit-il. Comme un rêve. »
Ce fut alors au tour d’Hushidh d’avancer une main tâtonnante, pour vérifier la réaction d’Issib, dont l’instinct lui dicta aussitôt de se dérober, de se cacher ; mais pour une fois, il fut heureux que son corps ne lui permît pas de mouvements aussi vifs : elle avait besoin, elle aussi, de savoir qu’il était excité.
« À mon avis, l’expérience a réussi, tu ne crois pas ? dit-elle.
— Oui. Tu veux que j’arrête, c’est ça ?
— Non. Mais on peut entrer dans cette tente à tout moment. » Elle se recula et reboutonna son chemisier. Mais elle respirait fort, Issib s’en rendait compte malgré son propre souffle, très fort lui aussi.
« C’était une sacrée séance de gymnastique, pour moi, dit-il.
— Mais j’espère bien t’épuiser.
— Impossible, à moins de m’épouser.
— Ah ! J’ai cru que tu ne me le demanderais jamais !
— Tu veux bien ?
— Demain, c’est assez tôt à ton goût ?
— Non, répondit-il. Pas assez.
— Alors, il vaut peut-être mieux que j’aille chercher tes parents. » Son corsage reboutonné, elle sortit de la tente. Issib s’aperçut seulement alors que le sous-vêtement – il ignorait ce que c’était – qui lui maintenait la poitrine gisait sur le tapis en un petit tas blanc. Il laissa tomber sa main droite sur les commandes de son fauteuil, puis il fit sortir le long bras de l’appareil, qui saisit le tissu et le rapporta près de lui. Examinant le sous-vêtement, il trouva le système ingénieux mais en même temps gênant : le tissu élastique devait plaquer les seins contre le corps. Les femmes ne portaient peut-être ce genre de trucs que pour monter à dos de chameau. Ce serait triste d’être ainsi confinée tout le temps. Surtout pour lui : il avait beaucoup apprécié la façon dont le corps d’Hushidh bougeait sous son chemisier une fois qu’elle avait enlevé cet appareillage.
Il ordonna au fauteuil de ranger l’objet dans la petite boîte sous le siège ; la machine obéit juste à temps : Hushidh revenait avec son père et sa mère. « J’aurais mauvaise grâce à me plaindre que votre décision soit trop rapide, dit Wetchik. Nous l’attendions, et nous l’espérions précoce plutôt que tardive.