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— Tu ne supportes pas d’attendre, c’est tout, dit Luet. Mais il en va de même pour ma grossesse. J’aimerais que ce soit fini. J’aimerais que le bébé soit déjà là. Mais ça prend du temps, alors j’attends.

— Tu attends, mais tu sens les changements en toi.

— Et je vomis tout ce que j’avale.

— Pas tout, fit Nafai, et tu sais ce que je veux dire. Moi, je ne sens aucun changement, je ne suis utile à rien…

— Sauf pour le gibier que nous mangeons.

— D’accord, tu as gagné ! J’ai un rôle vital, je suis utile à la communauté, je suis occupé tout le temps, je dois donc me tenir pour heureux. » Il commença à s’éloigner.

Elle voulut le rappeler, mais elle se rendit compte que cela ne servirait à rien. Il avait envie d’être malheureux et tout ce qu’elle obtiendrait en cherchant à lui remonter le moral n’aboutirait qu’à contrarier son humeur présente. Quelques jours plus tôt, tante Rasa l’avait avertie : elle devait se rappeler que Nafai n’était qu’un adolescent, elle ne pouvait l’espérer mûr et solide comme une tour. « Vous étiez tous les deux trop jeunes pour le mariage, avait dit Rasa, mais les événements nous ont dépassés. Tu as accepté le défi – Nafai y viendra, en son temps. »

Mais Luet n’avait pas particulièrement l’impression d’avoir relevé un quelconque défi. L’idée de mettre un enfant au monde dans le désert, loin de tout médecin, la terrifiait. Auraient-ils encore à manger dans quelques mois ? Tout dépendait de leur potager et des chasseurs, et seuls Elemak et Nafai s’y entendaient, en fait, même si Obring et Vas faisaient parfois quelques sorties avec leurs pulsants. Les vivres pouvaient venir à manquer, le bébé allait bientôt être là, et que se passerait-il s’ils décidaient soudain de reprendre le voyage ? Ses nausées étaient déjà difficiles à supporter, mais que serait-ce si elle devait voyager sur une monture cahotante ? Elle préférait encore avaler du fromage de chameau !

Et naturellement, la pensée du fromage lui fit venir une vague de nausée, qui faillit cette fois passer par-dessus bord ; elle tomba donc à genoux, malade de l’acidité qui remontait de ses entrailles jusque dans sa bouche. Sa gorge était douloureuse, sa tête lui faisait mal et elle en avait assez !

Alors, des mains la touchèrent et rassemblèrent sa chevelure en torsade afin de la protéger des vomissures. Elle voulut dire merci, sachant qu’il s’agissait de Nafai ; elle désirait aussi lui dire de s’éloigner : quelle humiliation, quelle ignominie, quelle douleur de se montrer sous ce jour ! Mais c’était son mari ; il était partie prenante et elle ne pouvait le renvoyer. À vrai dire, elle n’en avait même pas envie.

Ses haut-le-cœur se calmèrent enfin. « Pas très efficace, commenta Nafai, si l’on en juge par la quantité.

— Tais-toi, s’il te plaît. Je n’ai pas envie qu’on me remonte le moral : je souhaiterais que mon bébé ait déjà dix ans pour que je me rappelle ce genre de séances comme un épisode amusant de mon enfance !

— Ton vœu est exaucé, répondit Nafai. Ta fille est ici et elle a dix ans. Évidemment, c’est une morveuse haïssable, comme toi au même âge.

— C’est pas vrai !

— Tu étais déjà la sibylle de l’eau et, comme chacun sait, tu prenais tout le temps des grands airs et tu faisais l’insolente avec les adultes !

— Je leur disais ce que je voyais, c’est tout ! » Puis elle se rendit compte qu’il se moquait d’elle. « Ne te fiche pas de moi, Nafai. Je le regretterai plus tard, mais si tu continues, je risque de sortir de mes gonds et de t’assassiner sur place ! »

Il l’enlaça et elle dut se tortiller pour l’empêcher de l’embrasser. « Arrête ! s’écria-t-elle. J’ai un goût si affreux dans la bouche que tu en tomberais comme une mouche ! »

Il se contenta donc de la tenir dans ses bras et au bout d’un moment, elle se sentit mieux.

« Je ne cesse pas de penser au Gardien de la Terre », dit Nafai.

J’y songerais moi aussi si le bébé ne m’occupait pas tout entière, se dit Luet.

« Peut-être n’est-ce pas un ordinateur, en réalité, reprit Nafai. Peut-être ne nous appelle-t-il pas à travers des rêves vieux de cent ans ; il est possible qu’il nous connaisse et qu’il attende simplement un… un événement avant de nous parler.

— Il attend le message que tu es le seul à pouvoir recevoir.

— Que je sois le seul, ça, je m’en fiche. Je me contenterais du rêve de Père, si seulement je pouvais éprouver les mêmes sentiments que lui, si je sentais en quoi l’effet du Gardien sur moi est différent de celui de Surâme. J’ai envie de savoir ! De savoir ! »

Je le sais bien. Tu nous en rebats les oreilles tous les jours.

« J’essaye de communiquer avec le Gardien de la Terre. C’est te dire à quel point je deviens fou, Luet ! Montre-moi ce que tu as montré à Père, voilà ce que je répète sans arrêt !

— Et il ne te répond pas.

— Il est à cent années-lumière d’ici ! Il ne sait même pas que j’existe !

— Ma foi, si tu désires seulement faire le même rêve que Volemak, pourquoi ne demandes-tu pas à Surâme de te l’envoyer ?

— Dois-je te rappeler qu’il ne provient pas de Surâme ?

— Mais elle a dû enregistrer toute l’expérience dans l’esprit de ton père, non ? Elle peut donc la retrouver et te la montrer. Et comme tu perçois beaucoup plus clairement que nous autres par le biais de l’Index…

— Ce serait comme si je le vivais moi-même ! s’écria Nafai. Mais comment n’y ai-je pas pensé ? Comment Surâme n’y a-t-il pas pensé ?

— Elle n’est pas très créative, tu le sais bien.

— Il est créativement inerte. Mais pas toi. » Il plaqua deux baisers sur les joues de Luet, l’enlaça une dernière fois et se leva d’un bond. « Il faut que j’aille parler avec Surâme.

— Transmets-lui mes amitiés, dit Luet avec douceur.

— Je… ah, je vois. Rien ne presse. Revenons au camp ensemble, tu veux ?

— Non, vraiment – ce n’était pas un reproche. J’ai envie de rester encore un peu ici. Peut-être pour voir si les babouins laisseront Yobar revenir.

— Ne manque pas le dîner, dit Nafai. Tu manges pour…

— Pour deux.

— Pour trois, peut-être ! Qui sait ? »

Elle poussa un gémissement théâtral, sachant que c’était ce qu’il attendait d’elle. Puis il détala vers le camp en amont de la vallée.

Ce n’est qu’un adolescent, comme l’a dit tante Rasa. Mais moi, qui suis-je ? Sa mère ? Non, pas vraiment – c’est Rasa. Je ne puis en attendre davantage de lui ; il travaille dur et bien, et plus de la moitié de la viande que nous mangeons provient de sa chasse. Il est bon et doux pour moi – je ne vois pas comment Issib pourrait être plus gentil et plus tendre que Nafai, quoi qu’en dise Shuya. Et je suis son amie ; il me parle de choses qu’il n’aborderait avec personne d’autre et quand je m’adresse à lui, il m’écoute et me répond, contrairement à certains autres maris, en tout cas au dire de leurs femmes. Selon toutes les normes que je connais, c’est un excellent époux, mûr pour son âge – mais je ne pensais pas que cela se passerait ainsi. Quand je lui ai fait traverser le lac des Femmes, pour moi cela signifiait que nous étions destinés à accomplir de hauts faits pleins de majesté. Je nous voyais roi et reine, ou du moins grande prêtresse et grand prêtre, changeant l’univers par de grands et augustes exploits. Au lieu de ça, je vomis tripes et boyaux tandis qu’il grimpe aux murs comme un gamin de quinze ans qui s’exaspère parce qu’un ordinateur d’une autre planète refuse de lui envoyer des rêves…

Ah, et puis je suis trop fatiguée pour réfléchir, trop malade pour m’inquiéter ! Un jour, peut-être, l’image que je me fais de mon mariage deviendra réalité. Ou alors, ce sera pour sa deuxième épouse, après que je me serai tuée à vomir et qu’on m’aura enterrée sous le sable du désert.