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Depuis toujours, les gens regardaient Shedemei d’un air bizarre, et elle le savait. Au début, parce que c’était une enfant très intelligente qui s’intéressait à des sujets dont les enfants ne se préoccupent pas en général. Les adultes lui jetaient des regards étonnés. Les autres gamins aussi, mais parfois les adultes souriaient et hochaient la tête d’un air approbateur ; les gamins, jamais. Shedemei avait cru que cela signifiait qu’en grandissant, tout le monde l’accepterait ; mais c’était le contraire qui était arrivé. Quand elle était devenue adulte, les enfants de sa génération avaient grandi en même temps qu’elle et la traitaient comme autrefois. Naturellement, elle était capable maintenant d’identifier ce qu’elle lisait en eux : crainte, rancœur, jalousie.

La jalousie ! Qu’y pouvait-elle si elle avait bénéficié d’une combinaison de gènes qui lui donnait une mémoire extraordinaire, un don immense pour saisir et comprendre les idées et un esprit capable d’opérer des rapprochements que personne d’autre ne voyait ? Elle n’avait pas choisi ce don de pratiquer une gymnastique mentale inaccessible à ceux qu’elle côtoyait (il existait des gens aussi intelligents qu’elle, certains peut-être même plus, mais ils vivaient dans des cités lointaines, voire sur d’autres continents ; elle ne les connaissait que par les travaux qu’ils publiaient et que Surâme transmettait aux diverses cités). Elle n’était pas malveillante, mais elle n’avait pas le pouvoir de faire partager ses dons aux envieux ; elle ne pouvait leur faire partager que les produits de ses talents. Ils les acceptaient de grand cœur, puis ils lui en voulaient.

Elle en avait conclu depuis longtemps que la majorité des gens vénèrent de loin les surdoués, mais préfèrent pour amis de sympathiques incompétents.

Or voilà qu’elle était définitivement attachée à cette petite société de seize personnes qu’elle ne pouvait éviter de rencontrer tous les jours. Elle faisait son travail, le désherbage du potager, la corvée d’eau, la surveillance des babouins pour éviter qu’ils ne quittent leur terrain et ne s’attaquent à la réserve de vivres. Elle remplaçait de bon cœur Luet quand elle était prise de nausées et accomplissait sans se plaindre les tâches que Sevet était trop paresseuse, Kokor trop enceinte et Dol trop délicate pour exécuter. Mais elle ne s’adaptait pas, on ne l’acceptait pas, elle ne s’intégrait pas au groupe, et cela ne faisait qu’empirer à chaque jour qui passait.

Elle comprenait parfaitement ce qui se passait, mais n’y trouvait aucun soulagement. Le lien qui se crée entre un mari et sa femme induit le besoin que les autres soient unis par le même lien, elle le savait bien pour l’avoir étudié. Les anciennes habitudes de flirt, les amitiés flottantes et inconséquentes, tout cela met les gens mariés mal à l’aise parce qu’ils ne veulent dans leur environnement rien qui puisse menacer la stabilité de la monogamie, alors que l’essence de la société sans union fixe, c’est le déséquilibre permanent, le libertinage, le hasard, le décousu, le folâtre.

Il est vrai que c’était précisément la façon dont certains souhaitaient vivre – Shedemei voyait bien que la monogamie hérissait Mebbekew, Obring, Sevet et Kokor. Mais pour l’instant, ils jouaient leur rôle d’époux en y mettant peut-être plus de conviction que ceux qui y croyaient réellement. Quoi qu’il en soit, il en résultait que Shedemei se retrouvait encore plus coupée des autres que jamais. On ne la fuyait pas, ça non. Hushidh et Luet se montraient toujours aussi chaleureuses avec elle, Eiadh était convenable à sa façon et tante Rasa toujours la même – elle serait toujours la même. Néanmoins, les hommes étaient tous… comment dire ? civils ? Quant à Dol, Sevet et Kokor, leur attitude allait du glacial à l’acide.

Le pire, c’était que cette petite troupe d’humains prenait une forme qui excluait systématiquement toute influence de sa part. Pourquoi avait-on cessé de dire : « Les hommes vont faire ceci tandis que les femmes feront cela » ? Maintenant, c’était : « Les épouses peuvent rester ici pendant que les hommes s’en vont » faire ce qu’ils avaient envie de faire. Cette façon de classer les femmes sous le terme d’« épouses » la rendait folle de rage : les hommes, eux, ne se désignaient jamais comme « époux » ; c’étaient toujours des hommes. Et, comme si elles étaient aussi stupides que des babouins, les femmes ne paraissaient pas comprendre de quoi parlait Shedemei quand elle le leur faisait remarquer.

Naturellement, certaines, les plus intelligentes, en avaient conscience, mais elles préféraient ne pas en faire une affaire parce que… elles voulaient être de bonnes épouses ! Tant d’années à Basilica où les femmes n’avaient pas eu besoin d’effacer leur identité propre pour trouver des époux, et voilà que six semaines de voyage dans le désert suffisaient à les transformer en femmes de tribu nomade ! Le codage qui nous pousse à nous intégrer sans faire de vagues doit être si profondément ancré dans nos gènes qu’il est sans doute impossible à éradiquer, se dit Shedemei. Pourtant, j’aimerais mettre la main dessus ! Je l’arracherais au déplantoir, je le cautériserais avec un charbon ardent entre mes doigts nus ! L’absurdité de travailler sur des gènes avec des instruments aussi grossiers ne l’effleurait même pas ; la fureur que lui inspirait l’injustice de cet état de fait dépassait toute raison.

Je n’avais pas l’intention de me marier, pas avant longtemps, et encore, ce n’aurait été que pour une année, le temps de concevoir ; puis je me serais débarrassée de mon époux, en respectant quand même ses droits sur l’enfant. Il n’y avait pas de place dans ma vie pour un lien avec un homme. Et quand je me serais mariée, ce n’aurait sûrement pas été avec un mollasson d’archiviste invertébré qui s’est laissé transformer en domestique d’une communauté de seigneurs !

Shedemei était entrée dans le camp bien décidée à tirer le meilleur parti d’une triste situation, mais plus elle côtoyait Zdorab, moins elle l’appréciait. Elle aurait pu lui pardonner la façon dont il s’était retrouvé dans le groupe, Nafai l’ayant amené par ruse à sortir l’Index de la cité, puis obligé par force à jurer de les accompagner dans le désert. On peut excuser la faiblesse d’un homme dans un instant de trouble, d’incertitude et de surprise. Mais à son arrivée, elle avait découvert un Zdorab se prêtant à un rôle si avilissant qu’elle avait eu honte d’appartenir à la même espèce que lui. Ce n’était pas qu’il prenait sur lui les corvées dont personne ne voulait – couvrir les latrines, en creuser de nouvelles, évacuer les déchets corporels d’Issib, faire la cuisine, nettoyer la vaisselle. Elle aurait même plutôt eu du respect pour quelqu’un qui prêtait volontiers son aide – en tout cas, elle préférait cela à la paresse de Meb, d’Obring, de Kokor, de Sevet et de Dol. Non, ce qui éveillait en elle un tel mépris pour Zdorab, c’était son attitude envers ces travaux : il ne proposait pas de s’en charger comme s’il avait eu le droit de le refuser ; il agissait tout bonnement comme si c’était son rôle naturel d’accomplir les pires corvées du camp, et il les exécutait dans un tel silence, avec si peu d’ostentation qu’il était vite devenu normal pour tous que les tâches désagréables ou rebutantes lui reviennent de droit.

C’est un serviteur-né, se disait Shedemei. Il est venu au monde pour être esclave. Je n’aurais jamais cru qu’il pût exister une pareille créature, mais elle existe bel et bien, et c’est Zdorab, et c’est lui que les autres m’ont choisi pour époux !

Comment Surâme avait-elle pu permettre à Zdorab un accès aussi aisé à sa mémoire par le biais de l’Index ? Cela dépassait Shedemei. À moins que Surâme n’ait elle aussi désiré un serviteur. C’est peut-être ceux-là qu’elle préfère : ceux qui se conduisent comme des esclaves. N’est-ce pas pour cela que nous sommes tous ici ? Pour servir Surâme ? Pour lui servir de bras et de jambes, afin qu’elle puisse retourner sur Terre ? Des esclaves, tous… sauf moi !