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C’est du moins ce que Shedemei s’était dit pendant des semaines, jusqu’au jour où elle s’était rendu compte qu’elle aussi commençait à tomber dans la catégorie des servantes. Cela lui était arrivé aujourd’hui même, alors qu’elle rapportait de l’eau de la rivière pour Zdorab, à la fois pour sa cuisine et sa toilette. D’habitude, elle s’en chargeait avec Hushidh et Luet, mais les vomissements de Luet l’affaiblissaient au point qu’elle avait perdu du poids, ce qui était mauvais pour l’enfant, et Hushidh s’occupait d’elle ; Shedemei se retrouvait donc seule pour la corvée. Elle attendait toujours que Rasa s’aperçoive qu’elle se coltinait l’eau toute seule et intervienne : « Sevet, Dol, Eiadh, prenez une palanche et transportez des seaux d’eau ! Faites votre part de travail ! » Mais Rasa voyait chaque jour Shedemei porter l’eau, passer devant Sevet et Kokor qui jacassaient en feignant de carder du poil de chameau et de le tortiller en fils, et tante Rasa ne disait jamais rien.

Elle avait envie de crier : « Avez-vous donc oublié qui je suis ? Ne vous rappelez-vous pas que je suis la plus grande savante de cette génération à Basilica ? La plus grande depuis dix générations ? »

Mais elle connaissait la réponse et elle ne criait pas. Tante Rasa avait oublié, en effet, parce que dans ce camp, elle se trouvait dans un monde nouveau, et le statut de tel et tel à Basilica ou ailleurs, cela ne comptait plus. Dans ce camp, on était une épouse, ou non, et dans ce dernier cas, on n’était personne.

Et voilà pourquoi Shedemei, son travail accompli, alla trouver Zdorab. Serviteur ou pas, c’était le seul homme disponible et elle en avait par-dessus la tête de n’être qu’une citoyenne de seconde classe dans cette nation en miniature. Un mariage prouverait qu’elle se pliait au nouvel ordre, elle entrerait dans une autre sorte de servitude avec un époux pour qui elle n’aurait que mépris. Mais cela valait mieux que disparaître purement et simplement.

Évidemment, quand elle l’imaginait en train de faire ses petites affaires avec son corps, elle en avait la chair de poule. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à Luet qui vomissait tout le temps – voilà ce qui arrive quand on laisse les hommes traiter les femmes comme des banques où déposer leur triste petit sperme.

Non, je me raconte des histoires, se dit-elle. Je suis furieuse, et c’est tout. Le partage du matériel génétique est élégant, magnifique ; c’est toute ma vie. Quelle grâce dans l’accouplement des lézards, le mâle monte sur la femelle et s’y accroche, son long et fin pénis l’enlace et cherche l’ouverture, agile et préhensile comme une queue de babouin ; la danse des pieuvres, leurs tentacules qui se touchent à leur extrémité, le frisson des saumons quand ils expulsent leurs œufs, puis leur semence, au fond de la rivière ; tout ça est magnifique, tout ça fait partie du ballet de la vie.

Mais les femelles disposent toujours d’un minimum de choix ; les fortes, en tout cas, les futées. Elles se débrouillent pour donner leurs œufs au mâle qui leur offrira les meilleures chances de survie – le mâle fort, le dominant, l’agressif, l’intelligent – pas à un esclave tremblant. Je n’ai pas envie que mes enfants aient des gènes d’esclave. Je préfère ne pas avoir d’enfant du tout plutôt que de les voir ressembler chaque année un peu plus à Zdorab, pour finir par avoir honte de les regarder.

C’est donc dans cet état d’esprit qu’elle se retrouva devant la tente de l’Index, prête à proposer à Zdorab une sorte de demi-mariage. Étant donné son mépris de l’homme, elle voulait un mariage sans relations sexuelles ni enfants. Et comme il était méprisable, elle pensait qu’il accepterait la formule.

Il était assis en tailleur sur le tapis, l’Index entre les jambes, les deux mains posées sur la boule, les yeux fermés. Il passait chacun de ses moments de liberté avec l’Index – ce qui ne faisait pas beaucoup, car il disposait de peu de temps libre. Souvent, Issib lui tenait compagnie, mais en fin d’après-midi, Issib était de garde au jardin – le bras à rallonge de son fauteuil faisait merveille pour empêcher les babouins de s’approcher de trop près des melons et s’était révélé efficace pour abattre des oiseaux en plein vol. C’était donc pour Zdorab le moment privilégié pour s’isoler avec l’Index ; cela durait rarement plus d’une heure et l’unique respect que le groupe lui manifestait consistait à le laisser seul en ces instants – pourvu que le dîner soit déjà sur le feu et que personne d’autre n’ait besoin de l’Index, sans quoi on le délogeait sans autre forme de procès.

Le voyant ainsi, les yeux clos, Shedemei aurait presque pu croire qu’il communiait avec le grand esprit de Surâme. Mais naturellement, il n’avait pas l’intelligence nécessaire. Sans doute mémorisait-il les articles principaux de l’Index, afin d’aider Wetchik, Nafai, Luet ou Shedemei elle-même à trouver un renseignement qu’ils recherchaient. Même avec l’Index, Zdorab restait un pur serviteur.

Il leva les yeux. « Avez-vous besoin de l’Index ? demanda-t-il d’une voix douce.

— Non, répondit-elle. Je suis venue vous parler. »

Est-ce qu’il frissonna ? Ou bien fut-ce un mouvement vif et involontaire de ses épaules ? Mais non ! Il haussait les épaules, voilà tout.

« Je m’y attendais, dit-il.

— Tout le monde s’y attend ; c’est bien pour ça que je ne suis pas venue tout de suite.

— Très bien, dit-il. Alors, pourquoi maintenant ?

— Parce qu’à l’évidence, dans ce groupe, les célibataires seront de plus en plus laissés pour compte à mesure que le temps passera. À vous, ça vous convient peut-être, mais pas à moi.

— Je n’ai pas remarqué qu’on vous laisse jamais pour compte, dit Zdorab. On vous écoute dans les conseils.

— On m’écoute patiemment, répliqua Shedemei. Mais je n’ai pas d’influence réelle.

— Comme nous tous. C’est l’expédition de Surâme.

— Je me doutais que vous ne comprendriez pas. Essayez d’envisager notre groupe comme une tribu de babouins. Vous et moi sommes en train de nous faire repousser de plus en plus en marge de la troupe. Dans peu de temps, nous ne serons plus rien.

— Mais ça n’a d’importance que si on se soucie d’être quelqu’un. »

Shedemei eut de la peine à croire qu’il l’eût dit aussi clairement. « Je sais parfaitement que vous n’avez strictement aucune ambition. Zdorab, mais moi, en tant qu’être humain, je n’ai pas l’intention de disparaître. Aussi, ce que je propose est très simple. Nous nous prêtons à la cérémonie de mariage avec tante Rasa et nous partageons une tente, point final. Personne n’a besoin de savoir ce qui se passe entre nous. Je ne veux pas de vos enfants et votre compagnie ne m’intéresse pas particulièrement. Nous dormirons simplement dans la même tente et de ce fait nous ne serons plus en marge de la troupe. Ce n’est pas plus compliqué que ça. D’accord ?

— Parfait », dit Zdorab.

Elle avait espéré qu’il dirait cela. Mais il y avait un accent dans sa façon de le dire, un accent très subtil…

« C’est ce que vous vouliez, en fait », dit-elle.

Il lui adressa un regard inexpressif.

« C’est ce que vous vouliez depuis le début. »

Encore ce quelque chose dans le regard…

« Et vous avez peur. »

Un éclair de fureur jaillit soudain des yeux de Zdorab. « Alors, vous vous prenez pour Hushidh, maintenant ? Vous croyez savoir ce que les gens éprouvent les uns pour les autres ? »