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Elle ne l’avait encore jamais vu manifester de la colère – pas la moindre bouderie et surtout pas ce mépris brûlant, flamboyant, qu’elle constatait à présent. C’était là une facette de Zdorab dont elle ignorait l’existence. Elle ne l’en apprécia d’ailleurs pas plus pour autant. Son expression lui rappelait en fait le rictus d’un chien qu’on vient de fouetter.

« À vrai dire, fit Shedemei, que vous ayez eu envie de faire l’amour avec moi ou non m’indiffère. Je n’ai jamais eu le souci de plaire aux hommes – je laisse ça aux femmes qui n’ont rien d’autre à offrir au monde qu’une paire de seins et un utérus.

— Je vous ai toujours estimée pour vos travaux en génétique, répondit Zdorab. En particulier pour votre étude sur la dérive génétique parmi les espèces prétendument stables. »

Shedemei en resta sans voix. Il ne lui était jamais venu à l’idée qu’un membre du groupe ait lu et encore moins compris une de ses publications scientifiques. Tout le monde la prenait pour une savante capable de mettre au point des altérations génétiques qu’on pouvait vendre dans des cités lointaines – telles étaient depuis des années ses relations avec Wetchik et ses fils.

« Je ne puis cependant que regretter que vous n’ayez pas eu accès aux archives génétiques de l’Index. Plusieurs de vos assertions auraient été confirmées si vous aviez eu alors le codage génétique exact des espèces-tests, telles qu’elles étaient sorties des vaisseaux de la Terre. »

Elle était abasourdie. « L’Index renferme des renseignements de cet ordre-là ?

— C’est ce que j’ai découvert il y a des années. L’Index refusait de me les fournir – je sais pourquoi, aujourd’hui : certaines informations de sa mémoire peuvent avoir des applications militaires, comme la création d’épidémies mortelles. Mais il existe des moyens de tourner quelques interdictions et je les ai trouvés. Je ne sais d’ailleurs pas exactement ce que Surâme en pense.

— Et c’est seulement maintenant que vous me le dites ?

— J’ignorais que vous poursuiviez vos recherches, dit Zdorab. Vous avez écrit ces articles il y a des années, alors que vous sortiez de l’école. C’était votre premier projet sérieux. Je supposais que vous aviez changé d’orientation.

— C’est donc ça que vous faites avec l’Index ? De la génétique ? »

Zdorab secoua la tête. « Non.

— Alors, quoi ? Qu’étiez-vous en train d’étudier quand je suis arrivée ?

— Des modèles de probabilités concernant la dérive des continents sur la Terre.

— Sur la Terre ! Surâme possède des données aussi précises sur la Terre ?

— Oui, mais il l’ignorait. J’ai dû user de persuasion pour les lui soutirer. Bien des éléments sont cachés à Surâme lui-même, il faut le savoir. Mais l’Index en détient la clé. Surâme était dans tous ses états devant certaines choses que j’ai découvertes dans sa mémoire. »

Telle était la surprise de Shedemei qu’elle ne put s’empêcher d’éclater de rire. « C’est très drôle, en effet, dit Zdorab sans une once d’humour.

— Non, c’est juste que je…

— Que vous vous étonnez d’apprendre que j’ai d’autres talents que de faire du pain et d’enfouir les excréments. »

Il avait tapé si près de son attitude précédente que Shedemei se sentit prise de colère. « Je m’étonne surtout que vous ayez conscience de valoir mieux que ça !

— Vous n’avez aucune idée de ce que je sais ni de ce que je pense de moi-même, aucune idée de ce qui me concerne. Et vous n’avez fait aucun effort dans ce sens ! Vous êtes arrivée ici comme le chef des dieux de tous les panthéons, vous avez daigné me proposer le mariage à condition que je ne vous touche pas, et vous pensiez que j’allais accepter votre offre avec reconnaissance. Eh bien, je l’ai acceptée. Et vous pouvez continuer à me traiter comme si je n’existais pas, pour moi, ce sera parfait ! »

De toute sa vie, jamais Shedemei ne s’était sentie aussi honteuse. Elle qui abhorrait la façon dont tout le monde traitait Zdorab en quantité négligeable, elle l’avait traité de la même manière et n’avait accordé aucune attention à ses sentiments, comme s’ils ne comptaient pas. Mais maintenant qu’elle l’avait frappé au cœur avec sa méprisante proposition de mariage, elle prenait conscience qu’elle lui avait fait du mal et voulait réparer son tort. « Je regrette, dit-elle.

— Pas moi, répondit Zdorab. Oublions simplement cette conversation, marions-nous dès ce soir et puis nous ne serons plus obligés de nous parler, d’accord ?

— Vous ne m’aimez vraiment pas, fit Shedemei.

— Comme si vous vous étiez inquiétée un seul instant de moi ou de quiconque vous apprécie, du moment que cela ne vous dérangeait pas trop dans votre travail ! »

Shedemei éclata de rire. « Vous avez raison !

— J’ai l’impression que nous nous sommes évalués mutuellement, mais que l’un de nous y est mieux arrivé que l’autre. »

Elle hocha la tête, acceptant la rebuffade. « Naturellement, il faudra que nous discutions de nouveau.

— Ah bon ?

— Oui, pour que vous me montriez comment accéder aux données concernant la Terre.

— Ce qui concerne la génétique, voulez-vous dire ?

— Et la dérive des continents, aussi. N’oubliez pas que je transporte des semences pour réintroduire des espèces disparues sur Terre. J’ai besoin de connaître les formes des terres. Et beaucoup d’autres choses encore. »

Il acquiesça. « Je peux vous le montrer, mais à condition que vous vous rappeliez que je dispose de données vieilles de quarante millions d’années, et que les extrapolations couvrent quarante millions d’années. Elles risquent donc d’être fausses, et de beaucoup : une erreur minime au départ pourrait avoir pris des proportions gigantesques aujourd’hui.

— Je me permets de vous rappeler que je suis scientifique.

— Et moi archiviste, répondit Zdorab. Je me ferai un plaisir de vous indiquer comment accéder aux informations sur la Terre. Il faut passer par une espèce de porte de service – j’ai découvert un chemin par les données agricoles, précisément par l’élevage des porcs, croyez-le ou non. C’est un avantage d’être curieux de tout. Tenez, asseyez-vous en face de moi et posez les mains sur l’Index. J’espère que vous y serez sensible.

— Assez, en tout cas. Wetchik et Nafai m’ont invitée à des séances et j’en ai profité pour chercher des renseignements. Mais la plupart du temps, je me sers de mon ordinateur personnel, parce que jusqu’à présent je croyais déjà connaître tout ce qui concernait mon domaine dans l’Index. »

Assis l’un en face de l’autre, l’Index posé entre eux, ils se penchèrent pour appuyer leurs coudes sur leurs genoux et placer les doigts sur la boule dorée. Leurs mains se touchaient, mais Zdorab ne retira pas la sienne ; il ne tremblait pas ; ses mains étaient calmes, fraîches, comme s’il ne remarquait pas la présence de Shedemei.

Elle capta aussitôt la voix de l’Index qui répondait aux requêtes de Zdorab par des noms de chemins, de rubriques, de sous-rubriques et de catalogues contenus dans la mémoire de Surâme. Mais à mesure que les noms se succédaient, elle en perdait le fil, parce que les doigts de Zdorab touchaient les siens. Elle ne ressentait pourtant rien pour lui ; non, ce qui la perturbait, c’était qu’il ne ressente rien pour elle. Depuis plus d’un mois, il la savait destinée à devenir son épouse, du moins était-ce prévu ; il avait bien dû l’observer, quand même ! Et rien, pas la moindre étincelle de désir. Il avait accepté l’interdiction de toute relation sexuelle sans l’ombre d’un regret. Et il supportait de la toucher sans manifester le moindre signe de trouble.