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Jamais comme en cet instant Shedemei ne s’était sentie plus laide ni moins désirable. C’était absurde ! À peine quelques minutes plus tôt, elle avait eu tant de mépris pour cet homme que s’il lui avait montré quelque désir, elle en aurait été écœurée. Mais ce n’était plus le même homme, c’était quelqu’un de beaucoup plus intéressant, quelqu’un d’intelligent doué d’un esprit et d’une volonté, et s’il ne déclenchait pas en elle une grande vague d’amour ni même d’attirance, elle n’en ressentait pas moins pour lui un respect nouveau et assez fort pour que l’absence totale de désir d’elle lui soit douloureux.

Encore une blessure, toujours au même endroit, qui rouvrait les escarres et les cicatrices fragiles, et qui la faisait de nouveau saigner de l’humiliation d’être une femme que nul homme ne désirait.

« Vous n’êtes pas à ce que vous faites, dit Zdorab.

— Excusez-moi. »

Il ne répondit pas. Elle ouvrit les yeux. Il la regardait.

« Ce n’est rien, déclara-t-elle en essuyant une larme accrochée à ses cils. Je ne voulais pas vous distraire. Pouvons-nous reprendre ? »

Mais il ne baissa pas les yeux sur l’Index. « Le problème n’est pas que je ne vous désire pas, Shedemei. »

Quoi, son cœur était-il à ce point transparent qu’il puisse voir au-delà de ses faux-semblants et discerner la source de sa peine ?

« Le problème, c’est que je ne désire aucune femme. »

Il fallut un moment à Shedemei pour apprécier tout le sens de la phrase. Puis elle éclata de rire. « Vous êtes un jop !

— En fait, il s’agit d’un ancien terme qui désignait l’anus, dit Zdorab d’un ton mesuré. Certains pourraient s’offusquer de s’entendre traiter de la sorte.

— Mais personne ne s’en est jamais douté !

— J’ai pris les plus grandes précautions pour cela et c’est ma vie que je remets entre vos mains en vous le révélant.

— Allons, ce n’est tout de même pas si dramatique ! se récria Shedemei.

— Deux de mes amis ont été tués à Clébaud », répondit Zdorab.

Clébaud, c’était là que les hommes qui n’étaient unis à aucune femme de Basilica devaient résider, puisqu’il était illégal pour un mâle sans attache d’habiter ni même de passer une nuit intra-muros.

« L’un d’eux a été attaqué par une foule qui avait entendu dire que c’était un jop, un pidar. On l’a pendu par les pieds à la fenêtre du premier étage d’un immeuble, on lui a coupé les organes génitaux, puis on l’a lacéré jusqu’à ce que mort s’ensuive. L’autre s’est laissé séduire par un homme qui feignait d’être… l’un d’entre nous. On l’a arrêté, mais en se rendant à la prison, il a eu un accident. Un accident très étrange. Il avait tenté de s’enfuir et, je ne sais comment, en tombant, ses testicules ont sauté en l’air et se sont coincés dans sa gorge, sans doute avec un manche à balai ou l’extrémité d’une lance, en tout cas il s’est étouffé avec avant qu’on puisse lui venir en aide.

— C’est vraiment ça qui se passe ?

— Oh, je le comprends sans mal. Basilica n’est pas un endroit facile pour les hommes. Nous avons un besoin inné de dominer, voyez-vous, mais à Basilica, il nous faut affronter notre propre absence de pouvoir sauf à posséder une influence sur une femme. Les hommes qui vivent hors les murs à Clébaud sont, par le fait même qu’ils ne résident pas à l’intérieur, catalogués comme deuxième choix, comme des hommes que les femmes ne désirent pas. Les hommes de Clébaud ne se sentent pas de vrais hommes, ils n’ont pas ce qu’il faut pour plaire aux femmes. C’est leur identité de mâles qui est en question. Et à partir de là, leur crainte et leur haine des jops – il prononça le terme avec un mépris écrasant – atteint des sommets dont je n’ai jamais entendu parler par ailleurs.

— Ces amis dont vous parliez… c’étaient vos amants ?

— Celui qui s’est fait arrêter, c’était mon amant depuis plusieurs semaines et il souhaitait continuer ; moi, je ne le voulais pas, parce que si nous continuions, on aurait commencé à se douter de quelque chose. Pour nous sauver la vie, j’ai refusé de le revoir. Et il s’est jeté tout droit dans la gueule du loup. Vous voyez donc que Nafai et Elemak ne sont pas les seuls à avoir tué un homme. »

Le chagrin qu’il manifestait semblait plus profond que tout ce que Shedemei avait jamais ressenti. Elle comprenait pour la première fois à quel point son existence de savante avait été protégée. Jamais elle n’avait été assez proche de quelqu’un au point de ressentir sa mort aussi violemment, si longtemps après. Mais était-ce si longtemps après ?

« À quand est-ce que ça remonte ?

— J’avais vingt ans. Il y a neuf ans. Non, dix. J’ai trente ans. J’avais oublié.

— Et l’autre ?

— Quelques mois avant de… avant de quitter la cité.

— C’était votre amant, lui aussi ?

— Oh non – il n’était pas comme moi. Il avait une maîtresse dans la cité, mais elle voulait que ça reste discret si bien qu’il n’en parlait pas – elle était mal mariée, elle marquait le pas en attendant le terme, et il ne parlait jamais d’elle. C’est comme ça que la rumeur s’est répandue que c’était un jop. Il est mort sans rien dire.

— C’était… courageux, j’imagine.

— C’était d’une bêtise inconcevable, répliqua Zdorab. Il n’a jamais voulu me croire quand je lui disais à quel point la situation était horrible à Basilica pour des gens comme moi.

— Vous lui aviez confié ce que vous étiez ?

— Je le jugeais capable de garder un secret. Il a prouvé que j’avais raison. Je crois… qu’il est mort à ma place. Pour que je sois vivant quand Nafai est venu sortir l’Index de la cité. »

Cela dépassait de loin toute l’expérience de Shedemei, tout ce qu’elle avait pu imaginer. « Pourquoi avez-vous persisté à vivre là-bas, alors ? Pourquoi n’être pas parti vers une vie moins… horrible ?

— Pour commencer, s’il y a des endroits supportables, je n’en connais pas qui soient sûrs pour des gens comme moi. Et en second lieu, l’Index était à Basilica. Maintenant que l’Index en est sorti, j’espère que la cité sera rasée de fond en comble. J’espère que Mouj aura tué tous les fiers-à-bras de Clébaud.

— L’Index avait donc une telle importance à vos yeux qu’il vous ait obligé à rester ?

— J’ai entendu parler de son existence dans mon enfance. Une simple histoire de boule magique, grâce à laquelle, en la tenant dans la main, on pouvait parler à Dieu et obtenir de lui toutes les réponses aux questions qu’on lui posait. Je trouvais ça prodigieux. Et puis j’ai vu une image de l’Index des Palwashantu et elle ressemblait exactement à celle que je m’étais faite de la boule magique.

— Mais ça n’a rien d’une preuve ! s’écria Shedemei. C’était un rêve d’enfant.

— Je le sais bien. Je le savais alors. Mais je me suis retrouvé inconsciemment en train de me préparer pour le jour où je tiendrais la boule magique. Je me suis mis à essayer d’apprendre les questions dignes d’être posées à Dieu. Et, toujours sans le vouloir, je me suis surpris à faire des choix qui me rapprochaient chaque fois un peu plus de Basilica, du sanctuaire où les Palwashantu gardaient l’Index sacré. En même temps, mon image de jeune homme studieux m’aidait à dissimuler mon… défaut. Mon père me répétait : “Laisse tomber tes livres de temps en temps et va te faire des amis ! Trouve-toi une fille ! Comment comptes-tu te marier un jour si tu ne rencontres jamais de filles ?” Une fois à Basilica, je lui envoyais des lettres où je lui parlais de mes amies, ce qui le rassurait, mais il me disait en même temps que la coutume matrimoniale de Basilica, le mariage d’un an, était abominable et contre nature. Il détestait tout ce qui était contre nature.