Выбрать главу

— Cela devait vous faire mal, dit Shedemei.

— Pas vraiment. Mon cas est contre nature, c’est vrai. Je suis coupé de l’arbre de vie qu’a vu Volemak, je ne fais pas partie de la chaîne ; je constitue une impasse génétique. Il me semble avoir lu quelque part, dans l’article d’une étudiante en génétique, qu’il n’était pas déraisonnable de considérer l’homosexualité comme un mécanisme dont se servirait la nature pour éradiquer les gènes défectueux. L’organisme serait capable de détecter un défaut génétique par ailleurs indécelable et mettrait en place un mécanisme qui bloquerait l’hypothalamus, ce qui ferait de nous des créatures très portées sur le sexe, mais incapables de se fixer sur le sexe opposé. Comme un système d’auto-guérison des blessures du patrimoine génétique. L’article nous décrivait, je crois, comme les rebuts de l’humanité. »

Shedemei devint cramoisie – réaction rare chez elle et qu’elle détestait. « Il s’agissait d’un travail d’étudiante. Je ne l’ai jamais publié en dehors de la communauté universitaire. C’était un article de pure spéculation.

— Je sais.

— Mais comment l’avez-vous découvert ?

— Quand j’ai compris que je devais vous épouser, j’ai lu tous vos écrits. J’essayais de savoir ce que je pouvais vous dire ou pas.

— Et qu’aviez-vous décidé ?

— Que je ferais mieux de garder mes secrets pour moi-même. C’est pourquoi je ne vous parlais jamais et que je me suis senti bien soulagé que vous ne vouliez pas de moi.

— Pourtant, maintenant, vous me parlez.

— Parce que je me suis aperçu que mon absence de désir pour vous vous blessait. Cela, je ne l’avais pas prévu. Vous ne donniez pas l’impression de quelqu’un qui rechercherait l’amour d’un méprisable vermisseau tel que moi. »

De pire en pire ! « Mon attitude était-elle donc si limpide ?

— Pas du tout, répondit Zdorab. J’ai délibérément cultivé mon insignifiance. Je me suis donné un mal fou pour devenir l’être le moins remarquable, le plus méprisable, le plus invertébré qu’on puisse rencontrer dans cette troupe. »

Songeant au sort qu’avaient connu les deux amis de Zdorab, Shedemei comprit. « Du camouflage, dit-elle. Pour rester célibataire sans qu’on suspecte ce que vous êtes, vous deviez vous montrer asexué.

— Faible.

— Mais Zdorab, nous ne sommes plus à Basilica !

— Nous portons Basilica en nous. Prenez les hommes qui nous entourent. Voyez Obring, par exemple, et Meb : leur absence d’aucun talent les condamne à rester au bas de toutes les hiérarchies sociales imaginables. Ils sont tous deux agressifs et lâches en même temps – ils désirent être au sommet, mais ils n’ont pas l’intelligence nécessaire pour défier les puissants et les renverser. Voilà pourquoi ils passeront leur vie à suivre des hommes comme Elemak, Volemak et même Nafai, le plus jeune pourtant, parce qu’ils ne savent pas prendre de risques. Imaginez la fureur qui monte en eux ; et ensuite, imaginez ce qu’ils feraient s’ils apprenaient que je suis l’abomination, le crime contre nature, l’homme qui n’en est pas un, l’image même de ce qu’ils redoutent d’être.

— Volemak ne les laisserait pas vous toucher.

— Volemak ne vivra pas éternellement, rétorqua Zdorab. Et je ne confie pas mon secret à ceux qui ne sauront pas le garder.

— Me faites-vous à ce point confiance ? demanda Shedemei.

— J’ai remis ma vie entre vos mains. Non, je ne vous fais pas confiance à ce point ; mais que cela nous plaise ou non, on nous a unis de force. J’ai donc pris un risque calculé, celui de tout vous dire, afin d’avoir une personne dans cette troupe à qui je ne sois pas obligé de mentir. Une personne qui sache que ce que je parais n’est pas la réalité.

— Je vais les forcer à cesser de vous traiter de façon aussi… aussi indifférente !

— Non ! s’écria Zdorab. Non, surtout pas ! Tout ira mieux lorsque nous serons mariés, pour tous les deux – vous aviez raison là-dessus. Mais laissez-moi rester invisible, autant que possible. Je suis le mieux placé pour savoir comment m’y prendre, croyez-moi ; vous n’aviez jamais imaginé une telle situation, vous l’avez dit vous-même, alors ne venez pas saccager ma stratégie de survie, n’essayez pas d’arranger les choses : vous n’arriverez qu’à me faire tuer. Vous comprenez ? Vous êtes intelligente, vous êtes un des plus fins esprits de notre temps, mais vous ignorez tout des circonstances présentes, vous en êtes totalement ignorante, et vous allez détruire tout ce que vous approcherez ; alors, ne touchez à rien ! »

La véhémence et l’intensité de son discours étaient incroyables. Shedemei ne l’aurait jamais cru capable de parler ainsi. Être remise à sa place avec tant de fermeté la hérissait, mais en réfléchissant au lieu de réagir viscéralement, elle comprit qu’il avait raison. Pour le moment du moins, elle était vraiment ignorante et le mieux était de le laisser continuer à s’organiser comme il l’entendait.

« D’accord, dit-elle. Je ne dirai rien et je ne ferai rien.

— Personne n’attend que vous tiriez une fierté quelconque de votre union avec moi, fit Zdorab. Tout le monde pensera plutôt que c’est un noble sacrifice de votre part. Devenir mon épouse ne vous dégradera donc pas. Les autres y verront même quelque chose d’héroïque. »

Shedemei eut un rire amer. « Zdorab, je ne vous cacherai pas que c’est ainsi que je voyais la situation !

— Je sais, répondit-il. Mais pas moi. J’espérais même… Imaginez ça : obtenir le droit de me trouver seul toutes les nuits en compagnie de l’esprit le plus brillant de la planète, sans rien d’autre à faire que parler ! »

C’était gentiment flatteur pour Shedemei, et pourtant, sans qu’elle pût mettre le doigt dessus, il y avait là quelque chose de vaguement tragique.

« Ce sera notre mariage à notre manière, vous ne pensez pas ? Nous n’aurons pas de bébés comme les autres, mais des entretiens. Vous m’enseignerez, vous me parlerez de votre travail et si je ne comprends pas, je promets de m’instruire auprès de l’Index jusqu’à ce que ça rentre. Et je pourrai peut-être vous apprendre certaines choses que j’ai découvertes.

— Ce serait merveilleux.

— Nous pourrons donc devenir amis, dit-il. Notre mariage en sera meilleur que la plupart des autres. Vous imaginez de quoi Kokor et Obring peuvent bien parler ? »

Elle éclata de rire. « Parce que vous croyez qu’ils se parlent ?

— Et Mebbekew et Dol, qui jouent la comédie et se haïssent secrètement ?

— Non, je ne pense pas que Dol déteste Mebbekew ; à mon avis, elle croit au rôle qu’elle joue.

— Oui, sans doute. Mais c’est effrayant, vous ne trouvez pas ? Et dire qu’ils vont avoir des enfants !

— C’est terrifiant ! »

Et ils éclatèrent de rire, longtemps, fort, au point que des larmes leur coulèrent sur les joues.

Le rabat de la tente s’ouvrit. C’était Nafai.

« J’ai tapé dans les mains, dit-il, mais vous ne m’avez pas entendu. Et puis j’ai compris que vous riiez et je me suis permis d’entrer. »

Les deux autres se calmèrent aussitôt. « Bien sûr, dit Zdorab.

— Nous parlions de notre mariage », ajouta Shedemei.

Elle vit une expression de soulagement passer sur le visage de Nafai, comme l’ombre d’un nuage qui s’éloigne. « Vous vous êtes donc décidés, dit-il.

— Nous étions juste assez entêtés pour vouloir que ce soit notre choix à nous, expliqua Zdorab.