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— Et tu savais à quel point je désirais un rêve du Gardien de la Terre ! Tu le savais parfaitement !

— Oui, dit l’Index.

— Alors, pourquoi ne m’as-tu pas fait partager le rêve de mon père ?

— Parce que c’était le rêve de ton père.

— Mais il nous l’avait raconté ! Ce n’était plus un secret ! Je veux voir ce qu’il a vu !

— Ce n’est pas une bonne idée.

— J’en ai marre que tu décides tout le temps de ce qui est une bonne idée et de ce qui ne l’est pas ! Tu considérais que tuer Gaballufix était une bonne idée, tu te rappelles ?

— Et c’était vrai.

— Pour toi, peut-être. Toi, tu n’as pas de sang sur les mains.

— J’ai le souvenir de ton acte. Et je ne m’en suis pas trop mal tiré dans le désert, quand Elemak complotait de t’assassiner.

— Alors… tu m’as sauvé la vie parce que tu voulais préserver mes gènes dans ton petit patrimoine ?

— Je suis un ordinateur, Nafai. Espères-tu que je te sauve la vie parce que je t’aime ? Mes mobiles sont beaucoup plus fiables que les émotions humaines.

— Ce n’est pas ce que j’attends de toi ! Je veux un rêve du Gardien !

— Exactement. Et instiller le rêve de ton père dans ton esprit, ce n’est pas la même chose que le recevoir du Gardien. Cela revient à obtenir de moi un rapport mémoriel.

— Je veux voir les créatures terriennes que les autres ont vues. Les chauves-souris et les anges.

— Ce qu’ils croient être des créatures terriennes, veux-tu dire.

— Je veux sentir le goût du fruit de l’arbre dans ma bouche ! »

Mais tout en parlant, alors que ses lèvres formaient silencieusement les mots, que son cri d’angoisse naissait dans son esprit, Nafai savait qu’il se conduisait comme un enfant. Pourtant il en avait tellement envie, il voulait si intensément savoir ce que son père savait, voir ce que Luet avait vu, ce qu’Hushidh avait vu, ce que même le général Mouj et l’étrange mère de Luet, Soif, avaient vu ! Il voulait savoir non ce qu’ils en disaient, mais de quoi ça avait l’air, quelle impression ça faisait, les sons, les odeurs, les goûts. Et il en avait tellement envie que, puéril ou non, il fallait qu’il l’obtienne, il l’exigeait !

Et Surâme, jugeant néfaste que le mâle qu’il avait désigné à terme comme chef du groupe se trouve aux prises avec une telle angoisse et donc dans un état aux conséquences aussi imprévisibles, céda à ses désirs.

Nafai tenait l’Index et se trouva brutalement envahi : la pénombre que Père avait décrite, l’homme qui l’avait invité à le suivre, l’interminable cheminement. Mais il y avait autre chose, que Père n’avait pas mentionné – un effrayant sentiment de fausseté, de pensées superflues, inconcevables, qui formaient un puissant courant sous-jacent. Il ne s’agissait pas seulement d’un désert : c’était un enfer mental et Nafai ne supportait pas d’y demeurer.

« Saute cette partie, dit-il à l’Index. Envoie-moi plus loin, sors-moi de là ! »

Le rêve prit fin tout à coup.

« Je ne t’ai pas dit de me sortir du rêve ! s’exclama Nafai avec impatience. Saute simplement le passage lugubre.

— Le Gardien a envoyé le passage lugubre comme le reste, argua l’Index.

— Saute jusqu’au moment où il commence à se passer quelque chose.

— C’est de la triche, mais j’obéis. » Nafai détestait que l’Index parle ainsi. L’appareil avait appris que les humains interprétaient une résistance suivie d’une obéissance comme de la raillerie, et il s’en servait à présent pour simuler un comportement naturel. Nafai, sachant que c’était un ordinateur qui le taquinait et non une personne, trouvait cela plutôt pénible. Pourtant, quand il s’en plaignait, l’Index répondait que les autres appréciaient ses facéties et que Nafai était un vrai rabat-joie.

Le rêve revint donc et aussitôt Nafai retrouva la pénombre, la marche pénible, le dos de l’homme qui le précédait, et l’affreux courant mental de fond, si douloureux et si affolant. Mais il entendit alors la voix de son père qui implorait l’homme de lui parler, de le sortir de là. Seulement, ce n’était pas la voix de son père. C’était une voix inconnue que Nafai n’avait jamais entendue, mais qu’en esprit il percevait comme la sienne ; seulement, c’était la voix de son père dans l’esprit de son père, pas celle de Nafai, parce que sa voix ne ressemblait pas à cela, ni celle de son père. Finalement, Nafai comprit que c’était la façon dont son père entendait sa propre voix. Évidemment, dans un rêve, son père ne pouvait la percevoir comme les autres l’entendaient, mais comme lui l’entendait en parlant. Et encore, ce n’est pas sa voix actuelle, elle est beaucoup plus jeune ; c’est celle qu’il a appris à reconnaître comme la sienne lorsqu’il a formé son identité d’homme ; une voix plus grave que la vraie, plus virile et plus jeune.

Pourtant, malgré cette analyse, Nafai ne pouvait se défaire de la puissante conviction que c’était là sa propre voix et non celle de son père, bien qu’elle fût complètement déformée. Et soudain, il comprit que si l’Index lui rejouait le souvenir du rêve de Volemak, cela devait naturellement passer par le filtre de la conscience de Volemak ; toutes ses attitudes devaient y être inextricablement liées.

Voilà ce qu’était ce courant sous-jacent de pensées affolantes, absurdes, confuses, effrayantes. Il s’agissait du flux de conscience de Père, qui évaluait, comprenait, interprétait constamment le rêve et y réagissait sans cesse ; des pensées dont Père n’aurait sans doute pas été conscient lui-même, parce qu’elles n’apparaissaient pas à la surface – des bribes d’idées : « Ce n’est qu’un rêve », « Ça vient de Surâme », « En fait, je suis mort », « Ce n’est pas un rêve », et toutes sortes de pensées contradictoires mélangées, accumulées. Quand Père avait ces pensées, elles émergeaient de son esprit inconscient, sa volonté les triait et les pensées répondaient à sa volonté, qui les effaçait dès qu’il désirait passer à une autre. Mais dans l’esprit de Nafai, alors que tout le rêve se rejouait, les pensées ne réagissaient pas à sa volonté et se surimposaient à son propre courant de conscience. Il se retrouvait donc avec deux fois plus de pensées sous-jacentes que d’habitude, dont la moitié n’obéissaient pas à sa volonté ; c’était à la fois ahurissant et terrifiant, car il n’avait aucun contrôle sur son esprit.

Son père avait cessé de s’adresser à l’homme et implorait Surâme. C’était humiliant d’entendre la peur, l’anxiété, les gémissements dans la voix de Père. Il avait reconnu avoir supplié Surâme, mais Nafai n’avait jamais entendu son père prendre ce ton abject avec quiconque ; c’était comme le voir aller aux toilettes ou quelque chose d’aussi dégoûtant ; voir son père ainsi lui faisait horreur. Je l’espionne ; je le vois tel qu’il est dans ses pires moments, au lieu de le voir tel qu’il se présente au monde, à ses fils. Je lui vole sa personnalité, et c’est mal, c’est une chose horrible que je fais là. Mais d’un autre côté, il faut peut-être que je sache cela de mon père, que je sois au courant de ses faiblesses. Je ne peux pas compter sur lui, sur un homme qui pleurniche ainsi en parlant à Surâme, qui supplie qu’on l’aide comme un bébé…

Et soudain, il se vit lui-même suppliant l’Index de lui montrer le rêve de son père et prit conscience qu’au fond d’eux-mêmes, les hommes les plus braves et les plus forts doivent connaître de tels moments, mais personne ne s’en aperçoit parce qu’ils les gardent dans leurs rêves et leurs cauchemars. Si je sais cela de Père, c’est parce que je l’espionne.

À cet instant, alors qu’il allait demander à l’Index d’arrêter le rêve, la scène changea et il se retrouva soudain dans le champ que son père avait décrit. Aussitôt, Nafai voulut voir l’arbre, mais naturellement il ne pouvait regarder que ce que regardait son père dans le rêve, et il ne le vit que lorsque son père porta ses regards sur lui.