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Son père le vit, et l’arbre était magnifique, immense soulagement après ce paysage de pénombre et de désolation. Nafai ne sentait pas seulement son propre soulagement, mais aussi celui de son père qui se surimposait au sien, si bien qu’il ne s’agissait plus de soulagement, mais d’un surcroît de tension, de confusion et de désorientation ; pour ne rien arranger, au lieu de marcher normalement vers l’arbre. Père s’y rendit d’un coup : il croyait marcher, mais en fait il se retrouva tout à côté, brutalement.

Nafai sentit le désir de son père pour le fruit, le ravissement que lui procurait son parfum, mais la vague nausée provoquée par le déplacement vers l’arbre et le léger mal de tête que déclenchaient en lui les pensées sous-jacentes de son père ne provoquèrent aucun désir chez lui. Il eut plutôt envie de vomir. Père tendit la main, cueillit un fruit et le goûta. Nafai sentit que son père le trouvait délicieux et, l’espace d’un instant, alors que le goût parvenait à l’esprit de Nafai, ce fut un pur délice, un ravissement puissant, exquis, dont Nafai n’avait jamais eu la moindre idée. Mais presque aussitôt, l’expérience fut subvertie par la propre réaction de son père, par ses associations au goût et à l’odeur ; ses réactions furent si violentes, son père avait été tellement submergé par le goût qu’il en avait perdu la maîtrise de ses émotions, et Nafai ne pouvait les contenir. C’était physiquement douloureux. Il était terrifié. Il hurla à l’Index d’arrêter le rêve.

Le rêve prit fin et Nafai se laissa choir de côté sur le tapis, hoquetant et sanglotant, en essayant d’extirper la folie de son esprit.

Et peu de temps après il allait mieux, car la folie l’avait quitté.

« Tu vois le problème que j’ai à communiquer clairement avec les humains ? dit la voix dans sa tête. Je dois façonner mes idées de façon claire, forte, et même ainsi, la plupart croient n’entendre que leurs propres pensées. Seul l’Index permet une réelle clarté de communication avec la majorité des gens. Luet et toi constituez des exceptions – je peux communiquer avec vous deux mieux qu’avec les autres. » L’Index se tut un instant. « L’espace d’un moment, j’ai cru que tu allais devenir fou. Ce n’était pas beau à voir, ce qui se passait dans ta tête.

— Tu m’avais prévenu, pourtant.

— Moi ? Je ne t’avais pas prévenu de tout, parce que j’ignorais que cela t’arriverait. Je n’avais encore jamais transféré le rêve d’une personne dans la tête d’une autre. Et je crois que je ne recommencerai jamais, même si on doit piquer une grosse colère parce que je refuse.

— J’approuve ta décision, dit Nafai.

— Et tu as beaucoup manqué de bonté dans ton jugement sur ton père. C’est un homme très fort et très courageux.

— Je sais. Si tu écoutais, tu dois savoir que j’ai fini par le comprendre.

— Je n’étais pas sûr que tu t’en souviennes. La mémoire humaine est très infidèle.

— Laisse-moi seul, à présent, dit Nafai. Je n’ai pas envie de parler, ni à toi ni à personne, en ce moment.

— Alors, lâche l’Index. Rien ne t’oblige à rester. »

Nafai retira ses mains de l’Index, roula sur le flanc, se mit à genoux, puis debout. La tête lui tournait. Il avait le vertige et se sentait nauséeux.

Il sortit de la tente en titubant. Il rencontra Issib et Mebbekew. « On allait dîner, dit Issib. Tu as eu une bonne séance avec l’Index ?

— Je n’ai pas faim, dit Nafai. Je ne me sens pas très bien. »

Mebbekew poussa un hurlement de rire. Aux oreilles de Nafai, cela ressemblait tout à fait aux ululements des babouins. « Ne me dites pas que Nafai va essayer de couper aux corvées en se prétendant malade tout le temps ! Mais si ça marche si bien pour Luet, ça vaut la peine de tenter le coup, pas vrai ? »

Nafai ne se donna même pas la peine de répondre. Il poursuivit sa marche titubante vers sa tente. Il faut que je dorme, se disait-il. C’est de ça que j’ai besoin : dormir.

Mais une fois allongé, il s’aperçut qu’il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Il était trop agité, trop écœuré, la tête lui tournait ; il n’arrivait pas à penser mais il ne pouvait pas non plus s’empêcher de penser.

Bon, eh bien, je vais aller chasser, se dit-il. Je vais trouver une bête sans défense, je vais la tuer, la dépecer, lui arracher les entrailles, et alors je me sentirai mieux parce que c’est le genre d’homme que je suis. Ou bien quand l’odeur de ses tripes me montera aux narines, je vomirai et alors je me sentirai mieux.

Personne ne l’aperçut qui sortait du camp – si on l’avait vu, avec sa démarche instable et un pulsant à la main, on l’aurait sans doute arrêté. Il franchit la rivière et s’engagea dans les collines qui s’élevaient au-delà. On n’allait jamais y chasser parce que c’était là que les babouins dormaient dans les falaises et que si on s’avançait trop loin, on se rapprochait des villages de la vallée de Luja, où l’on risquait de rencontrer du monde. Mais Nafai n’avait pas les idées claires. Tout ce qu’il se rappelait, c’est qu’une fois il avait franchi la rivière, qu’il s’était produit quelque chose de merveilleux et que maintenant il avait très envie de voir quelque chose de merveilleux. Ou bien de mourir. L’un ou l’autre.

J’aurais dû attendre, se répéta-t-il quand, ses idées étant redevenues assez claires, il sut ce qu’il pensait. Si le Gardien de la Terre voulait m’envoyer un rêve, il l’aurait fait. Et dans le cas contraire, j’aurais dû patienter. Je regrette. J’avais simplement envie de ressentir l’expérience par moi-même, mais je n’aurais pas dû presser le mouvement. Maintenant, je suis capable d’attendre, mais bien entendu tu ne m’enverras pas de rêve, parce que j’ai triché, comme l’Index l’a dit, j’ai triché et je ne suis plus digne… D’ailleurs, je ne vaux plus rien, je me suis bousillé le cerveau en obligeant Surâme à m’obéir ; je vais avoir la tête à l’envers pour toujours et ni toi, ni Surâme, ni Luet ni personne ne voudra plus de moi ; je pourrais aussi bien sauter du haut d’une falaise et en finir une bonne fois.

Le soleil se couchait quand il s’aperçut qu’il ignorait où il se trouvait et jusqu’où il avait erré. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il était assis sur un rocher au sommet d’une colline – en pleine vue, si des bandits rôdaient à la recherche d’une victime à dépouiller, ou un chasseur à la poursuite d’une proie. Et bien qu’il tînt son visage entre ses mains et regardât par terre, il prit conscience d’une présence en face de lui. Une présence qui n’avait encore rien dit, mais qui l’observait attentivement.

Dis quelque chose, émit Nafai en silence. Ou tue-moi et qu’on en finisse.

« Ouh. Ou-ouh », dit la présence.

Nafai releva les yeux, car cette voix avait éveillé un souvenir en lui. « Yobar ! »

Le babouin s’agita un peu et poussa quelques ululements, apparemment ravi d’avoir été reconnu.

« Je n’ai rien à te donner à manger, reprit Nafai.

— Ouh », s’exclama Yobar d’un ton joyeux. Sans doute était-il simplement content qu’on l’ait remarqué, après l’ostracisme dont sa troupe l’avait frappé.

Nafai tendit la main et Yobar s’avança hardiment pour poser sa patte dans cette main.

À cet instant, Yobar perdit toute ressemblance avec un babouin. À sa place, Nafai vit un animal ailé, avec une face à la fois plus féroce et plus intelligente que celle d’un babouin. Une de ses ailes se plia, puis s’étendit, mais l’autre resta immobile, car c’était la main que Nafai tenait. La créature qui avait pris la place de Yobar lui parla, mais Nafai ne comprit pas son langage. La créature – l’ange, comme Nafai le savait à présent – parla de nouveau, mais cette fois Nafai comprit, vaguement, qu’il l’avertissait d’un danger.