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« Que dois-je faire ? » demanda-t-il.

L’ange se mit à jeter des regards autour de lui, pris d’une grande agitation, puis, apparemment, d’une puissante frayeur ; il lâcha la main de Nafai et bondit vers le ciel où il se mit à voler en cercle.

Nafai entendit un bruit, comme un fort raclement sur le rocher. Il regarda en contrebas et vit ce qui produisait ce bruit : une demi-douzaine de créatures encore plus grandes et plus féroces, les rats des rêves qu’avaient faits les autres. Ils avaient l’air plus lourds et plus forts que les babouins, et Nafai savait par les récits des voyageurs du désert que les babouins dépassaient de loin en force un homme bien bâti. Ils possédaient des crocs impressionnants, et leurs mains – car il s’agissait de mains, pas de pattes – avaient une apparence terrifiante, surtout parce que beaucoup tenaient des pierres toutes prêtes à jaillir.

Nafai se rappela son pulsant. Combien puis-je en tuer avant qu’une pierre ne me fauche ? Deux ? Trois ? Mieux vaut mourir en combattant plutôt que les laisser m’attraper sans qu’ils le payent.

Mieux ? En quoi serait-ce mieux ? Il est déjà triste qu’un seul doive mourir. Que gagnerait-il à tuer encore, sinon que les créatures se sentiraient justifiées de l’avoir abattu ?

Il posa donc son pulsant par terre devant lui, croisa ses mains sur ses genoux et attendit.

Les bêtes attendirent aussi. Leurs bras restaient en position de jet. L’ange volait en rond au-dessus de la scène, témoin silencieux en dehors de quelques cris haut perchés.

Soudain, Nafai sentit qu’il tenait quelque chose dans la main. Il l’ouvrit et vit qu’il s’agissait d’un fruit. Il reconnut aussitôt un des fruits de l’arbre de vie. Il le porta à sa bouche, le mordit et, ah ! c’était comme l’avait dit Père, comme ce que Nafai avait éprouvé quelques instants plus tôt, la sensation la plus exquise qu’on pût imaginer ! Mais cette fois, il n’y eut pas de confusion, pas de trouble, pas de dissonance ; il était en paix au fond de lui-même, il était guéri.

Sans réfléchir, il écarta le fruit de sa bouche et l’offrit au rat qui se trouvait devant lui.

L’animal regarda la main, puis le visage de Nafai, et enfin revint au fruit.

L’idée traversa Nafai de poser le fruit à terre pour permettre au rat de le ramasser lui-même, mais il sentit qu’il serait mal de laisser le fruit toucher le sol, comme une vulgaire pomme pourrie tombée de l’arbre. Il devait passer d’une main à l’autre. C’était un fruit à cueillir sur l’arbre lui-même ou à prendre dans la main de quelqu’un.

Le rat renifla, s’avança, renifla encore. Puis il saisit le fruit dans la main de Nafai, le porta à sa gueule et le mordit. Du jus gicla qui éclaboussa le visage de Nafai, mais il n’y prit pas garde, sauf pour se lécher les lèvres : il n’arrivait pas à détacher ses yeux du rat. L’animal était immobile, pétrifié, du jus dégoulinait des commissures de sa gueule. L’ai-je empoisonné ? se demanda Nafai. L’ai-je tué, je ne sais comment, avec ce fruit ? Ce n’est pas ce que je voulais.

Mais non, le rat n’était pas empoisonné : il était simplement abasourdi. Il se mit bientôt à pousser des cris gutturaux qui exprimaient l’urgence et courut jusqu’à son plus proche compagnon, qui lui prit le fruit de la gueule entre ses dents. Et le fruit fit tout le tour du cercle, chaque rat le saisissant directement dans la gueule d’un autre, jusqu’à ce qu’il revînt au premier. Alors celui-ci s’avança et tendit sa gueule à Nafai, avec ce qu’il restait du fruit.

Le visage de Nafai n’était pas pointu comme celui des rats ; il lui fallut donc prendre le fruit avec la main. Mais il le mit aussitôt dans sa bouche, en redoutant le goût qu’il allait lui découvrir, mais sachant qu’il devait le faire. À son grand soulagement, la saveur du fruit n’avait pas changé. Il était même peut-être encore plus suave d’avoir été partagé par les créatures.

Il le mâcha, puis l’avala. Alors seulement, les rats déglutirent à leur tour le jus et les morceaux de fruit qu’ils avaient gardé dans leur bouche.

Ils s’approchèrent de lui et déposèrent à ses pieds les pierres qui devaient leur servir d’armes. Le tas finit par former une pyramide. Quatorze pierres. Puis les rats disparurent en file indienne parmi les rochers.

Aussitôt, l’ange se laissa tomber du ciel, tournoya autour de Nafai en gazouillant éperdument, les ailes battantes, avant de se poser lourdement sur ses épaules et de l’envelopper de ses ailes.

« J’espère que ça veut dire que tu es content », dit Nafai.

Pour toute réponse, l’ange s’envola à tire d’aile.

Alors Nafai se redressa et s’aperçut qu’il ne se trouvait nullement au sommet d’une colline rocheuse, mais dans un champ, près d’un arbre, et que non loin coulait une rivière que longeait un sentier bordé d’une rambarde métallique. Il voyait tout ce que son père avait vu, y compris le bâtiment de l’autre côté du cours d’eau.

Et alors, comme il s’attendait que le rêve s’achève – car il s’agissait d’un rêve, il le savait –, la scène se modifia. Il se vit lui-même au milieu d’une foule immense de gens, d’anges et de rats, et tous regardaient une vive lumière qui tombait du ciel. Il comprit qu’ils attendaient depuis longtemps. Ils attendaient tous et il était enfin là : le Gardien de la Terre.

Nafai voulut s’approcher pour voir son visage. Mais la lumière était trop aveuglante. Il distingua quatre membres, rien que des contours, quatre membres et une tête, mais à part cela, la lumière l’éblouissait trop, comme si le Gardien était une petite étoile, un soleil trop éclatant pour le regarder en face sans se brûler les yeux.

Enfin, Nafai se mit à loucher et dut fermer les yeux tant il souffrait à contempler ainsi le soleil. Mais quand il les rouvrit, il sut qu’il serait assez près, il sut qu’il verrait le visage du Gardien.

« Hou ! »

C’était le museau de Yobar qu’il contemplait.

« Hou toi-même, murmura Nafai.

— Hou-ou.

— Il fait presque nuit, dit Nafai. Mais tu dois avoir sacrément faim, non ? »

Yobar s’assit sur son arrière-train, l’air plein d’espoir.

« Voyons si je peux te dégoter quelque chose. »

Cela ne présenta pas de difficulté, malgré la pénombre : les lièvres sur ce versant de la vallée ne s’étaient pas encore raréfiés. À la nuit complète, Yobar continuait à déchirer le cadavre, à en dévorer chaque petit morceau, en se servant d’un caillou pour ouvrir le crâne et accéder à la cervelle moelleuse. Ses mains et son museau étaient couverts de sang.

« Si tu avais pour deux sous de jugeote, dit Nafai, tu rentrerais en vitesse chez toi avec ce qui te reste de viande et tout barbouillé de sang pour qu’une femelle se prenne d’amitié pour toi et te laisse jouer avec son bébé ; comme ça, tu deviendrais copain avec lui et ça ferait de toi un membre à part entière de la tribu. »

Il était peu probable que Yobar le comprît, mais ce n’était pas nécessaire. Il cherchait déjà à dissimuler le corps du lièvre aux yeux de Nafai, se préparant à s’enfuir avec. Nafai lui facilita d’ailleurs la tâche en se détournant légèrement pour laisser à Yobar l’occasion de se sauver. Il entendit le bruit précipité des pattes de l’animal qui détalait et lui adressa un message silencieux : Achète ce que tu peux avec le sang de ce lièvre, mon ami. J’ai vu le visage du Gardien de la Terre, et c’est le tien.

Puis, regrettant aussitôt cette pensée irrévérencieuse, il s’adressa en silence au Gardien de la Terre – ou à Surâme, ou même à personne de précis. Merci de m’avoir montré tout ça, dit-il. Merci de m’avoir fait voir ce que Père a vu, ce que les autres ont vu. Merci de m’avoir permis de faire partie de ceux qui savent.