Maintenant, si quelqu’un pouvait m’aider à retrouver mon chemin, ça m’arrangerait.
Surâme l’aida-t-il ? Ou bien ne le dut-il qu’à sa mémoire et son talent de traqueur ? Toujours est-il qu’il rentra au camp au clair de lune. Luet était inquiète, sa mère et son père aussi, ainsi que certains autres. Ils avaient repoussé le mariage de Shedemei et de Zdorab : il n’aurait pas été convenable de le célébrer une nuit où Nafai était peut-être en danger. Maintenant qu’il était là, toutefois, le mariage pouvait avoir lieu et personne ne lui demanda où il était allé ni ce qu’il avait fait, comme si tous sentaient qu’il s’agissait d’un événement trop étrange, trop merveilleux ou trop affreux pour en parler.
Mais plus tard, cette nuit-là, au lit avec Luet, il raconta son aventure. D’abord, il lui dit qu’il avait nourri Yobar, puis il lui décrivit le rêve.
« On dirait que tout le monde a trouvé son compte, ce soir, fit Luet.
— Même toi ?
— Tu es rentré ; je suis satisfaite. »
6
Les pulsants
Ils restèrent dans leur camp de la vallée de Mebbekew près de la rivière d’Elemak plus longtemps que prévu. D’abord, il avait fallu attendre la moisson. Puis, malgré les herbes anti-vomiques dont Shedemei avait appris l’existence par l’Index, Luet était si affaiblie par sa grossesse que Rasa refusa qu’on reprenne le voyage au risque de la tuer. Et quand les nausées matinales de Luet se furent achevées et qu’elle eut repris quelques forces, les trois femmes enceintes – Hushidh, Kokor et Luet – avaient acquis un tel tour de ventre que tout voyage eût été inconfortable. D’ailleurs, Sevet, Eiadh, Dol et dame Rasa elle-même les avaient rejointes dans la grossesse. Aucune n’était aussi malade que l’avait été Luet, mais aucune non plus n’était très disposée à monter à dos de chameau, à voyager toute la journée, puis à planter des tentes le soir venu pour les démonter au matin, tout cela en subsistant grâce à des biscuits secs, de la viande séchée et du melon déshydraté.
Ils finirent donc par passer plus d’un an dans leur camp, en attendant que les sept enfants soient nés. Deux couples seulement eurent des fils ; Volemak et Rasa prénommèrent le leur Oykib, d’après le père de Rasa, tandis qu’Elemak et Eiadh baptisaient leur premier-né Protchnu, ce qui signifiait « endurance ». Eiadh prit soin de souligner que seul son époux, Elemak, était aussi viril que Volemak pour avoir planté en elle un fils, puisque Volemak n’avait jamais engendré que des garçons. Mais dans l’ensemble, les autres passèrent outre à ses vantardises et se réjouirent de leurs filles.
Luet et Nafai nommèrent la leur Chveya parce qu’elle avait cousu leurs deux âmes en une seule. La fille d’Hushidh et d’Issib fut la première-née de la nouvelle génération et s’appela simplement Dza, car elle était la réponse à toutes les questions de leur vie. Kokor et Obring donnèrent à leur fille le nom de Krasata, terme signifiant « beauté », et qui avait été en vogue à Basilica. Vas et Sevet baptisèrent la leur Vasnaminanya, en partie parce que ce nom voulait dire « souvenir », mais aussi parce qu’il rappelait celui de Vas ; ils la surnommèrent Vasnya. Quant à Mebbekew et Dol, ils appelèrent leur fille Basilikya, du nom de la cité qu’ils aimaient et dont ils rêvaient toujours. Tout le monde savait que Meb voulait faire de ce nom un reproche constant à ceux qui l’avaient entraîné de force loin de son foyer, si bien que chacun adopta le surnom que Volemak lui avait trouvé et l’appela Syelsika, qui signifiait « campagnarde ». Meb s’en exaspérait, naturellement, mais il apprit vite à cesser de protester, car on ne s’en moquait de lui que davantage.
Oykib, Protchnu, Chveya, Dza, Krasata, Vasnya et Syelsika… Par un matin frisquet, plus d’une année après que leurs parents furent arrivés dans la vallée de Mebbekew, on enveloppa les bébés d’amples vêtements de voyage qui gardaient la fraîcheur, puis on les plaça dans des sortes de hamacs accrochés aux épaules de leurs mères afin qu’on pût les nourrir dans la journée quand ils auraient faim. À part Shedemei qui n’avait pas d’enfant, les femmes ne participèrent pas au démontage des tentes, bien que, leurs enfants grandissant, elles dussent reprendre un jour leurs tâches habituelles. Et les hommes, forts à présent, hâlés et endurcis par une année de vie et de travail au désert, se pavanaient un peu devant leurs épouses, fiers des bébés qu’ils avaient conçus ensemble, pénétrés de la haute responsabilité d’avoir femme et enfants à nourrir et protéger.
Tous, sauf Zdorab, naturellement, toujours aussi discret et réservé, avec son épouse sans enfant ; tous deux semblaient parfois disparaître complètement. C’étaient les seuls de la compagnie sans lien de sang ni d’alliance avec Rasa et Volemak ; c’étaient les seuls à n’avoir pas d’enfant ; ils étaient nettement plus âgés que ceux de leur génération, à part Elemak ; nul n’aurait prétendu qu’ils n’étaient pas les égaux des autres, mais d’autre part, nul n’était vraiment convaincu du contraire.
Comme la troupe se rassemblait pour le départ, Luet, Chveya endormie dans son harnais, porta un melon trop mûr sur son épaule jusqu’au territoire de la tribu des babouins. Les animaux paraissaient agités et nerveux, ce qui n’avait rien d’étonnant, étant donné le remue-ménage qui régnait au camp. Alors que Luet franchissait le périmètre de leur zone d’alimentation, ils ne la quittèrent pas des yeux, dans l’attente de ce qu’elle allait faire. Certaines femelles s’approchèrent pour apercevoir le bébé – elle leur avait déjà permis de toucher Chveya, sans naturellement les laisser jouer avec elle comme elles jouaient avec leurs propres petits ; Chveya était bien trop fragile pour leurs brutales câlineries.
Luet cherchait un mâle et, dès qu’elle s’écarta des femelles curieuses, elle l’aperçut – Yobar, indésirable moins d’un an plus tôt et aujourd’hui dans les meilleurs termes avec la fille aînée de la matriarche de la tribu ; il jouissait d’autant de prestige que pouvait en posséder un mâle dans cette cité de femelles. Luet présenta le melon afin que Yobar vît bien ce qu’elle tenait. Puis, se tournant légèrement pour ne pas trop l’effrayer, elle jeta le fruit sur un rocher et le melon s’ouvrit en éclatant.
Comme prévu, Yobar fit un bond en arrière, alarmé. Mais voyant le calme de Luet, il se rapprocha bientôt pour se renseigner. Elle pouvait maintenant lui montrer ce qu’elle voulait qu’il voie – le secret qu’ils avaient si jalousement caché aux babouins durant leur séjour dans la vallée. Elle se baissa, ramassa un morceau d’écorce auquel tenait encore une bonne quantité de chair et se mit à manger bruyamment.
Le bruit attira les autres babouins, mais ce fut Yobar – comme elle l’avait espéré – qui suivit son exemple et se mit à manger à son tour. Il ne faisait naturellement aucune distinction entre la chair et l’écorce et semblait apprécier également les deux. Une fois rassasié, il se mit à faire des bonds folâtres en ululant, si bien que les autres – les jeunes mâles, en particulier – se risquèrent prudemment vers le fruit.
Luet recula lentement, puis se retourna et s’en alla.
Elle entendit alors des pas étouffés derrière elle et tourna la tête : Yobar la suivait. Elle ne l’avait pas prévu, mais il est vrai que Yobar l’étonnait toujours. Il était intelligent et curieux, même parmi des animaux dont l’intelligence ne le cédait que de peu à l’esprit humain et dont la curiosité et la soif d’apprendre étaient parfois plus grandes.