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« Eh bien, viens, si tu veux », dit-elle. Elle l’emmena vers le potager, où les babouins avaient toujours été interdits de séjour. La dernière récolte de melons était encore sur les tiges, certains mûrs, d’autres encore un peu verts. Il hésita à la limite du potager, car les babouins avaient depuis longtemps appris à respecter cette frontière invisible. Mais Luet lui fit signe de la suivre et il franchit avec circonspection le bord du potager. Elle le dirigea sur un melon à point. « Mange-les quand ils sont comme ça, lui expliqua-t-elle. Quand ils ont cette odeur. » Elle lui tendit le fruit toujours attaché à sa tige. Il le renifla, le secoua, puis le jeta par terre. Après plusieurs essais, il le brisa. Alors il en mangea une bouchée et poussa un ululement de bonheur à l’adresse de Luet.

« Attends, je n’ai pas encore fini. Il faut que tu sois bien attentif pendant toute la leçon. » Elle prit un nouveau melon, pas encore mûr celui-ci, et tout en laissant Yobar le renifler, elle ne le lui donna pas. « Non. Tu ne dois pas manger ceux-là. Les graines ne sont pas mûres, et si tu les manges quand elles sont ainsi, tu n’auras pas de récolte l’année prochaine. » Elle reposa le melon derrière elle et montra du doigt les morceaux du fruit qu’avait brisé Yobar. « Mange ceux qui sont mûrs. Shedemei dit que les graines traverseront sans mal votre système digestif, qu’elles germeront dans vos excréments et qu’elles pousseront très bien. Vous aurez des melons pour toujours, si tu apprends aux autres à ne manger que les mûrs. Si tu leur apprends à attendre. »

Yobar la regardait sans ciller.

« Tu ne comprends rien à ce que je raconte, dit-elle. Mais ça ne veut pas dire que tu ne comprends pas la leçon, n’est-ce pas ? Tu es intelligent. Tu comprendras. Tu apprendras aux autres avant de t’en aller dans une autre tribu, d’accord ? C’est le seul présent que nous puissions vous laisser, notre façon de payer le loyer de votre vallée que nous avons occupée cette année. Accepte-le et sers-t’en comme il faut. »

Il poussa un unique ululement.

Alors Luet se leva et s’éloigna. Les chameaux de monte étaient prêts ; tout le monde l’attendait. « Je montrais juste le potager à Yobar », expliqua-t-elle. Naturellement, Kokor leva les yeux au ciel, mais Luet le remarqua à peine ; ce qui comptait, c’était le sourire de Nafai, le hochement de tête approbateur d’Hushidh, et le « bravo ! » de Volemak.

Au signal, les chameaux se mirent debout avec force embardées, chargés de tentes, de provisions, de caissons secs et de glacières pleines de semences et d’embryons, et – par-dessus tout – non plus de seize mais de vingt-trois êtres humains. Comme Elemak l’avait dit la veille, Surâme avait intérêt à les mener à destination avant que les enfants ne deviennent trop grands pour chevaucher avec leurs mères, ou alors il faudrait qu’il se débrouille pour leur trouver des chameaux en chemin.

Les deux premiers jours de voyage les conduisirent vers le nord-est, retraçant la même route qu’ils avaient prise en venant de Basilica. Plus d’une année s’était écoulée, toutefois, et ils ne reconnaissaient rien – ou du moins, rien de notable, car au bout d’une heure, les rochers gris-brun et le sable gris-jaune avaient commencé à leur paraître familiers.

Mebbekew chevaucha un court moment en compagnie d’Elemak à la fin du second après-midi. « On a passé l’endroit où tu l’avais condamné à mort, non ? »

Elemak ne répondit pas tout de suite. Puis : « Non, nous n’y passerons pas du tout.

— Pourtant, j’ai cru le reconnaître.

— Tu t’es trompé. »

Ils avancèrent un moment sans rien dire.

« Elemak… reprit Mebbekew.

— Oui ? » Son ton indiquait qu’il n’appréciait pas la conversation.

« Qui pourrait nous empêcher de prendre nos tentes, trois jours de vivres et de repartir vers Basilica ? »

Elemak avait parfois l’impression que l’imprévoyance de Mebbekew confinait à la stupidité. « On dirait que tu oublies que nous n’avons pas d’argent. Je peux t’assurer qu’être pauvre à Basilica est un sort bien pire que l’indigence ici, parce qu’à Basilica, Surâme se fichera comme d’un téton de lézard que tu survives ou non !

— Ah ça, il faut reconnaître qu’on est traités comme des rois, ici ! rétorqua Mebbekew, méprisant.

— Nous avons vécu dans une vallée bien arrosée pendant plus d’un an, et pas une seule fois des voyageurs, des bandits, des couples en fuite ni des familles en vacances ne se sont approchés de nous !

— Oh, je sais, on aurait aussi bien pu séjourner sur une autre planète. Une planète inhabitée ! Je te le dis, quand Dolya est devenue trop grosse pour bouger, j’ai commencé à trouver du charme aux femelles babouins ! »

Jamais l’inutilité de Mebbekew n’avait été aussi manifeste. « Ça ne m’étonne pas », dit Elemak.

Meb lui lança un regard furieux. « Je rigolais, pizdouk !

— Pas moi.

— Alors, c’est ça, tu as vendu ton âme ? Tu es le petit chouchou du paternel ? Nafai senior ? »

La rancune de Mebbekew envers Nafai était bien naturelle : Nafai l’avait démasqué à plusieurs reprises. Mais Elemak avait pour sa part décidé de supporter son petit frère, du moins tant qu’il restait à sa place, tant qu’il était utile. C’était tout ce qui l’intéressait, à présent : que l’on contribue à la survie du groupe. De l’épouse et de l’enfant d’Elemak. Et cela ne ferait pas de mal à Mebbekew de savoir exactement à quel point Nafai se montrait plus utile que lui. « Nous avons vécu toute une année ensemble, dit Elemak. Tu as mangé la viande que Nafai tuait chaque semaine de cette année, et tu crois toujours qu’il n’est rien d’autre que le chouchou de Père ?

— Oh, je sais bien qu’il vaut mieux que ça, répondit Mebbekew. Tout le monde le sait ; et même, la plupart ont compris qu’il avait plus de valeur que toi ! »

Mebbekew dut alors remarquer un changement dans l’expression d’Elemak, car il ralentit sa monture et demeura un bon moment derrière son frère.

La petite insulte de Meb ne cherchait qu’à le faire enrager, Elemak le savait bien, mais il n’avait pas l’intention de le suivre sur ce terrain. Ce que voulait Mebbekew était clair : échapper à son mariage, fuir les cris des bébés, retourner à la cité, avec ses baignoires et ses commodes, sa cuisine et ses arts, et, surtout, son inépuisable cheptel de femmes faciles à flatter et qui ne cherchaient pas de complications. Et à la vérité, s’il rentrait à Basilica, il se débrouillerait sans doute parfaitement, avec ou sans argent ; quant à Dol, elle s’y ferait sûrement une vie aisée, en sa qualité d’ex-enfant prodige du théâtre. Pour tous les deux, Basilica valait bien mieux que tout ce qui les attendait dans un avenir prévisible.

Mais cette issue est condamnée, songea Elemak. Depuis le jour où Surâme m’a ridiculisé. Le message était sans ambiguïté : Tente de tuer Nafai et tu ne seras plus qu’un lourdaud décervelé, incapable même de faire un nœud correctement. De plus, ce ne serait pas Nafai qu’il lui faudrait vaincre pour modifier leur destination, mais Père. Non, Elemak était pieds et poings liés. Et d’ailleurs, rien ne l’attirait à Basilica. Au contraire de Meb, il ne se satisfaisait pas de passer de lit en lit et de se laisser entretenir par les femmes qu’il séduirait. Non, il avait besoin d’occuper une position dominante dans la cité, de savoir que lorsqu’il parlait, les hommes l’écoutaient. Sans argent, l’espoir d’y parvenir était bien mince.

Et puis il aimait Eiadh, il s’enorgueillissait de sa petite Proya, et il adorait la vie du désert d’une façon que personne, même Volemak, ne pourrait jamais comprendre. Et s’il revenait à Basilica, Eiadh finirait par ne pas renouveler son contrat. Il se retrouverait dans la position indigne d’un homme qui doit chercher une épouse dans le seul but de rester dans la cité. Ce serait intolérable ; la vraie vie d’un homme, c’était celle qu’il menait aujourd’hui, en sécurité avec son épouse, avec leurs enfants. Il n’avait aucune envie de briser sa famille, en tout cas pour le moment. Il avait cessé de rêver de Basilica, ou du moins de la regretter, car la seule existence digne de ce nom dans cette cité était hors de sa portée.