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Seuls Meb et Dolya nourrissaient encore des fantasmes de retour. Et, vu leur inutilité à tous les deux, la troupe ne souffrirait nullement de leur départ.

Aussi, tandis qu’avec son père il choisissait le site du camp prochain, il aborda la question. « Vous savez que Meb et Dolya ont toujours envie de revenir à Basilica.

— Ils ont si peu d’imagination que je ne m’en étonne pas, répondit Volemak. Certains n’ont qu’une seule idée dans toute leur vie et donc beaucoup de mal à s’en défaire.

— Vous savez aussi qu’ils ne nous sont pratiquement d’aucune utilité.

— Pas autant que Kokor, fit Père.

— Oui, ça, elle est presque hors concours.

— Aucune de ces personnes n’est complètement sans valeur, dit Père. Elles ne font peut-être pas leur part de travail, mais leurs gènes nous sont utiles. Nous avons besoin de leurs enfants dans notre communauté.

— Cela nous faciliterait bien la vie… moins de conflits et d’énervement… si…

— Non », coupa Volemak.

Elemak sentit la colère bouillir en lui. Comment son père osait-il l’empêcher de seulement finir ses phrases ?

« Ce n’est pas de mon choix, poursuivit Volemak. Je laisserais n’importe qui s’en retourner, si cela ne tenait qu’à moi. Mais c’est Surâme qui a élu notre troupe. »

Elemak cessa d’écouter presque aussitôt que son père mentionna Surâme. Cela indiquait toujours que la partie raisonnable de la discussion était terminée.

Quand ils campèrent pour la nuit, Elemak décida que durant son tour de garde, si Meb et Dolya s’avisaient de s’éclipser, il ne s’apercevrait de rien. Ils n’auraient pas grand mal à trouver leur chemin ; le désert n’était pas très dangereux par ici, et ils disposeraient de la meilleure occasion de tout le voyage pour regagner la civilisation. Leurs chances étaient quand même minces, il fallait le reconnaître – le risque de tomber sur des bandits restait le même qu’ailleurs. Peut-être était-il même aggravé par le fait que Mouj, maître de Basilica, aurait chassé de la cité les éléments violents et indisciplinés. Mais Surâme veillerait peut-être sur les deux jeunes gens et les aiderait à retourner à Basilica – ou peut-être pas. Quoi qu’il en fût, Elemak n’empêcherait pas leur tentative, s’ils en faisaient une.

Mais rien ne se produisit. Elemak monta la garde plus longtemps que d’habitude, mais ils ne se faufilèrent pas hors de leur tente, n’essayèrent pas de voler un ou deux chameaux. Elemak finit par éveiller Vas et alla se coucher, plein d’un nouveau mépris pour Meb. Si c’était moi qui avais voulu quitter le groupe et m’en aller vivre ailleurs, j’aurais emmené ma femme, mon enfant et je serais parti. Mais pas Mebbekew. Il plie beaucoup trop facilement l’échine quand on lui oppose un refus.

Au milieu de la matinée du troisième jour, ils atteignirent le point où, pour regagner Basilica, ils auraient continué au nord. Elemak reconnut le lieu ; Volemak aussi, naturellement. Mais personne d’autre ; aucun ne se rendit compte qu’en marchant vers l’est au lieu de poursuivre vers le nord, il voyait disparaître le dernier espoir de restaurer une partie de son existence passée.

Elemak ne s’en attrista pas. Il n’était pas comme Mebbekew ; toute sa vie avait été centrée sur le désert. Il ne revenait à Basilica que pour y vendre ses marchandises et trouver une femme, même si, naturellement, il avait toujours apprécié la cité et s’y était considéré comme chez lui. Mais cette notion de foyer n’avait jamais eu beaucoup de sens pour lui ; quand il s’en éloignait, il n’avait pas le mal du pays, pas de nostalgie, pas de larmes aux yeux. Ce défaut d’ancrage avait disparu quand Eiadh avait accouché, qu’il avait tenu Proya dans ses bras, entendu le cri puissant du garçon et vu son sourire. Alors, le foyer, pour lui, c’était devenu la tente où dormaient Eiadh et Proya. Il n’avait plus besoin de Basilica. Il était intérieurement trop solide pour désirer comme Meb une cité quelconque.

Mais si cette caravane devait constituer tout son monde pour les quelques années à venir, il était bien résolu à ce que sa position dans cet État miniature soit la plus haute et la plus dominante possible. Dans la vallée, où le potager de Zdorab fournissait la moitié de la nourriture du groupe et où Nafai était aussi bon chasseur qu’Elemak lui-même, il n’avait pas eu l’occasion de se révéler totalement et d’assurer sa position de chef. Mais maintenant, de nouveau à dos de chameau, même Père s’en remettait au jugement d’Elemak sur d’innombrables questions, et si Surâme choisissait leur direction générale, c’était Elemak qui décidait de leur chemin exact. Chaque fois qu’il se retournait sur le groupe, il voyait les yeux d’Eiadh posés sur lui quand elle n’était pas occupée à nourrir le bébé. Ce voyage lui rappelait à quel point son époux était essentiel à la survie de toute l’entreprise, et il jouissait de la fierté qu’elle en tirait.

Surâme avait annoncé à Père que sur une route sans obstacles et sans danger, avec des vivres en quantité, soixante jours de marche régulière les amèneraient à leur destination. Mais évidemment, il était hors de question de voyager soixante journées de suite. Jamais les bébés ne supporteraient une si longue exposition à la chaleur, à la sécheresse et à une existence instable. Non, il leur faudrait dénicher un autre abri sûr et s’y reposer, peut-être encore un autre après cela. Et à chaque fois, ils devraient sans doute s’installer assez longtemps pour semer et moissonner dans l’optique de la suite du voyage. Une année. Une année par campement, peut-être trois ans pour accomplir un voyage de soixante jours. Mais durant ce temps, ce serait Elemak qui les mènerait tous, et à la fin, tous se tourneraient vers lui pour en faire leur chef et Père ne tiendrait plus que son rôle naturel : celui d’un vieux et sage conseiller. Mais il ne serait plus le véritable chef, plus jamais.

Ce sera moi, de plein droit. Si je décide que la destination de Surâme est celle où je veux emmener le groupe, c’est là que je l’emmènerai, en sécurité et à l’heure dite. Si j’en décide autrement, que Surâme aille se faire voir.

La Nividimu n’était pas un oued saisonnier ; elle prenait naissance à partir de sources naturelles dans les chaotiques monts Lyudy, d’une altitude suffisante pour se couvrir de neige en hiver. Mais son débit n’était jamais important et quand, après avoir impétueusement descendu la vallée de Krutohn, elle débouchait dans le désert bas et aride, elle s’enfonçait dans le sable et disparaissait plusieurs kilomètres avant d’atteindre la mer de Récur.

C’est à cause de la Nividimu que la grande piste nord-sud des caravanes suivait les pentes abruptes des monts Lyudy, puis redescendait le long de la rivière presque jusqu’au point où elle s’évanouissait : elle constituait la source la plus fiable d’eau potable entre Basilica au nord et les cités de Feu au sud. Une dizaine de caravanes passaient chaque année le long des rives de la Nividimu et il était presque évident que l’Index indiquerait au groupe de monter un camp pour une semaine sur les contreforts des Lyudy, alors qu’une caravane accompagnée d’une lourde escorte militaire remontait la vallée avant de redescendre la route sinueuse qui permettait de quitter les monts.