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Le pire de l’attente fut de ne pouvoir faire du feu. L’escorte militaire, avait signalé l’Index, était sur les dents et espérait en découdre. Une fumée serait considérée comme l’indication de la présence de bandits et les soldats n’attendraient pas d’en savoir davantage pour massacrer l’expédition. Aussi ses membres se nourrirent-il de méchantes rations de voyage, sans rien faire que s’exaspérer les uns les autres en espérant le jour où Volemak leur annoncerait que l’Index les laissait repartir.

Ce fut le deuxième jour, tandis qu’Elemak et Vas chassaient ensemble – car Vas avait un petit talent de traqueur –, qu’ils perdirent le premier pulsant. On n’aurait sans doute pas dû en confier un à Vas, mais il l’avait demandé et il aurait été trop humiliant pour lui de le lui refuser. D’ailleurs, il y avait toujours un risque qu’il tombe sur un prédateur dangereux et il aurait besoin du pulsant pour se défendre.

D’habitude, Vas n’était pas maladroit. Mais alors qu’il marchait en crabe le long d’une étroite corniche qui surplombait une gorge, il trébucha et, comme il se rattrapait, le pulsant lui glissa de la main. L’arme rebondit sur un affleurement rocheux, puis se perdit dans les profondeurs du défilé. Ni Vas ni Elemak ne l’entendirent toucher le fond. « Ça aurait pu être moi », ne cessa-t-il de répéter en racontant son histoire ce soir-là.

Elemak n’eut pas le cœur de lui dire qu’il aurait peut-être mieux valu pour tout le monde que ce soit lui qui y passe. Ils ne possédaient que quatre pulsants, après tout, et aucun moyen de s’en procurer de nouveaux ; de plus, ils finiraient par perdre leur capacité à se recharger à la lumière solaire, ce pourquoi Elemak prenait grand soin d’en conserver deux enfermés dans un récipient opaque. Maintenant qu’un des pulsants manquait, l’un de ceux qui restaient en réserve devrait sortir pour servir à la chasse.

« Pourquoi chassiez-vous, à propos ? » demanda Volemak, qui comprenait les conséquences possibles de la perte du pulsant pour l’avenir. Il s’adressait à Elemak, comme il se devait, puisque c’était Elemak qui avait décidé d’emporter deux pulsants ce jour-là.

Elemak répondit d’un ton froid, comme s’il déniait à son père le droit de remettre en cause sa décision. « Pour nous procurer de la viande. Nos épouses ne peuvent allaiter convenablement en ne mangeant que des biscuits de voyage et du bœuf séché.

— Mais nous ne pouvons faire cuire la viande. Que voulais-tu qu’elles en fassent ? Qu’elles la mangent crue ?

— Je pensais pouvoir la cuire au pulsant. Elle aurait été bleue, mais…

— Ç’aurait été aussi un gaspillage d’énergie que nous pouvons difficilement nous permettre, répliqua Volemak.

— Nous avons besoin de viande, insista Elemak.

— Aurait-il fallu que je saute après le pulsant ? demanda Vas d’un ton hargneux.

— Personne ne te le demande, répondit dédaigneusement Elemak. La question n’est plus là, maintenant. »

Comme toujours lorsque des conflits naissaient, Hushidh assistait à la conversation sans rien dire, en observant comment les fils qui reliaient les gens semblaient se modifier. Ces lignes qu’elle voyait n’avaient pas de réalité, elle le savait, c’était une métaphore visuelle que son esprit concevait, une espèce de diagramme hallucinatoire. Mais le message qu’elles dessinaient des relations, des loyautés, des haines et des affections était bien réel, lui, aussi réel que les rochers, le sable et les buissons qui les entouraient.

Vas constituait l’anomalie du groupe, depuis le début. Personne ne le haïssait, personne n’avait de reproche à lui faire. Mais personne ne l’aimait non plus. Nulle véritable fidélité ne le liait à personne – ni personne à lui, non plus, à part son lien étrange avec Sevet, et celui, plus bizarre encore, avec Obring. Sevet éprouvait peu d’amour et de respect pour son époux ; leur union avait été nominale, sans plus, un mariage de convenance, sans lien particulier de loyauté entre eux, ni de grande affection ou d’amitié, d’ailleurs. Mais il semblait éprouver un sentiment très puissant pour elle, un sentiment qu’Hushidh ne comprenait pas, qu’elle n’avait jamais observé ailleurs. Et son lien avec Obring était presque semblable, un peu plus faible seulement, ce qui n’aurait pas dû être le cas, Vas n’ayant aucune raison d’être étroitement lié à Obring. Après tout, Obring n’avait-il pas été surpris au lit avec Sevet la nuit où Kokor les avait découverts ensemble et avait failli tuer sa sœur ? Pourquoi Vas vivrait-il une si puissante relation à Obring ? Sa vigueur – qu’Hushidh reconnaissait à l’épaisseur du cordon qui les reliait – rivalisait en force avec les unions les plus solides de la compagnie, comme celle de Volemak et de Rasa, ou ce que ressentait Elemak envers Eiadh, ou encore le lien grandissant qui s’établissait entre elle-même et son Issib adoré, son dévoué, son tendre, son brillant, son affectueux Issib, dont la voix était la musique qui sous-tendait toute sa joie…

En tout cas, ce n’était pas cela que Vas ressentait pour Sevet ni Obring – et pour les autres, il ne ressentait presque rien. Mais pourquoi Sevet et Obring, personne d’autre ? Rien ne les rapprochait sinon leur adultère de jadis…

Était-ce cela, le lien ? L’adultère lui-même ? La puissante liaison de Vas avec les deux intéressés était-elle l’expression de son sentiment de trahison ? Mais non, c’était absurde. Il était depuis toujours au courant des passades de Sevet ; leur mariage était très souple de ce côté-là. Et Hushidh aurait reconnu un lien de haine ou de fureur – elle en avait souvent vu.

En ce moment même où Vas aurait dû se raccorder à tous les membres du groupe par un fil de honte, de désir de faire amende honorable, de s’attirer l’approbation générale, il n’y avait presque rien. Tout lui était égal. En fait, on l’aurait dit presque satisfait.

« Nous aurions plus facilement pu nous payer le luxe de cuire notre viande au pulsant, intervint Sevet, quand nous en avions quatre. »

Hushidh fut stupéfaite : c’était la propre épouse de Vas qui soulevait la responsabilité de son époux !

Par contre, elle ne s’étonna pas que Kokor emboîte le pas à sa sœur pour attaquer encore plus directement : « D’abord, tu aurais pu regarder où tu mettais les pieds, Vas ! »

Vas se tourna vers Kokor et la dévisagea avec un air de vague dédain. « C’est vrai que tu es bien placée pour parler de soin et d’efficacité dans le travail, ça te va bien ! »

Pareilles chamailleries s’amorçaient beaucoup trop aisément et duraient d’habitude beaucoup trop longtemps. Inutile d’être une déchiffreuse comme Hushidh pour savoir où allait mener cette dispute si on n’y mettait pas un terme. « Assez ! s’écria Volemak.

— Je refuse qu’on me fasse porter le chapeau parce que nous n’avons pas de viande cuite, dit Vas d’un ton modéré. Il nous reste encore trois pulsants et ce n’est pas ma faute si nous ne pouvons pas faire de feu. »

Elemak lui posa la main sur l’épaule. « C’est moi que Père rend responsable et il a raison. C’est moi qui ai commis une erreur de jugement. Nous n’aurions jamais dû emporter deux pulsants lors d’une partie de chasse. Quand nous te reprocherons le manque de viande, tu seras au courant.

— Oui : c’est toi que nous mangerons le premier ! » lança Obring.

La repartie était suffisamment drôle pour déclencher des rires, ne fût-ce que pour détendre l’atmosphère ; mais Vas n’apprécia pas que la plaisanterie fût venue d’Obring.

Hushidh vit ce lien étrange entre eux flamboyer puis s’épaissir, comme une noire aussière amarrant Vas à Obring.

Hushidh continua ses observations, espérant qu’ils se querelleraient assez longtemps pour qu’elle comprenne ce qui se passait entre eux, mais à cet instant Shedemei prit la parole. « Il n’y a pas de raison de ne pas manger de la viande crue, si elle vient d’être abattue et que l’animal était en bonne santé. En cautérisant les tissus externes avant de la manger, nous tuerions toute contamination de surface sans grande dépense d’énergie. Nous avons une bonne réserve d’antibiotiques au cas où quelqu’un tomberait quand même malade, et quand nous en manquerons, nous pouvons en fabriquer de très valables à partir des plantes disponibles, si besoin est.