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— De la viande crue ! laissa tomber Kokor d’un ton dégoûté.

— Je ne suis pas sûre de pouvoir avaler ça, ajouta Eiadh.

— Il suffit de bien mâcher, dit Shedemei. Ou de la découper en morceaux fins.

— Mais c’est le goût ! s’écria Eiadh.

— Et l’idée ! renchérit Kokor en frissonnant d’horreur.

— Il s’agit d’une barrière purement psychologique, expliqua Shedemei, que vous surmonterez aisément pour le bien de vos bébés.

— J’aimerais bien savoir comment quelqu’un qui n’a pas d’enfant pourrait nous dire ce qui est bon pour nous ! » cracha Kokor.

Hushidh vit les paroles de Kokor piquer Shedemei au vif. C’était là une des grandes inquiétudes d’Hushidh pour leur groupe : l’écart qui se creusait de plus en plus entre Shedemei et les autres femmes. La déchiffreuse s’en ouvrait souvent à Luet et elles avaient fait de leur mieux pour y remédier, mais ce n’était pas tâche facile ; la plus grande résistance provenait de Shedemei elle-même : elle s’était persuadée de ne pas vouloir d’enfants, mais à la voir s’intéresser de si près à tous les bébés du groupe, Hushidh savait qu’inconsciemment elle mesurait sa propre valeur à l’aune de son infécondité. Et quand une petite cervelle d’oiseau, inconséquente et sans compassion comme Kokor lui jetait au visage son absence de descendance, Shedemei perdait presque tous ses liens avec le groupe, Hushidh le voyait bien.

Et le silence qui suivit la sortie de Kokor n’arrangea rien. La plupart se turent parce que c’est ainsi qu’on réagit à une inqualifiable maladresse sociale – on observe un silence assez long pour servir de réprimande au grossier personnage, et puis on reprend la conversation comme si de rien n’était. Mais ce n’est pas ainsi que la victime interpréta ce silence, Hushidh en avait la certitude ; Shedya n’était pas très versée dans les bonnes manières et, de plus, elle était maladivement consciente de son manque d’enfant ; pour elle, donc, ce silence devait traduire l’unanimité derrière Kokor, sous une façade d’abstention polie. Encore une blessure, une cicatrice de plus dans l’âme de Shedemei.

Sans l’intense amitié qui existait entre Shedemei et Zdorab, celle, moindre, que Luet et Hushidh avaient créée avec Shedya et l’affection et le respect immense que portait Shedya à Rasa, elle n’aurait eu aucune attache positive dans la communauté. Ses liens ne seraient que jalousie et rancœur.

Ce fut Luet qui brisa enfin le silence. « Si nos bébés ont besoin de viande, eh bien naturellement nous la mangerons cautérisée, ou même crue. Mais je me pose une question : sommes-nous si près du bout du rouleau, nutritionnellement parlant, que nous ne puissions nous passer de viande une seule semaine ? »

Elemak lui jeta un regard glacial. « Tu traites ton bébé comme tu l’entends ; mais le nôtre tétera toujours du lait enrichi en protéines dans les trois jours.

— Oh, Elemak, suis-je obligée d’en manger ? gémit Eiadh.

— Oui, répondit-il.

— Ça n’est pas grave, intervint Nafai. Vous ne sentirez même pas la différence ! »

Tous se tournèrent vers lui. Sa remarque dépassait les bornes. « Je pense pouvoir encore distinguer si une viande est crue ou cuite, je te remercie ! grinça Eiadh.

— Nous sommes tous ici parce que nous sommes plus ou moins sensibles à Surâme, expliqua Nafai. Je lui ai donc demandé s’il pouvait nous rendre acceptable le goût de la viande, nous faire croire qu’elle est normale. Et il a répondu que c’était possible, à condition de ne pas essayer de lui résister. Par conséquent, si nous ne nous arrêtons pas au fait que nous mangeons de la viande crue, Surâme peut agir en sorte que nous ne sentions en réalité aucune différence. »

Tous restèrent muets pendant un instant. Hushidh perçut que la relation presque banale de Nafai avec Surâme était tout à fait déroutante pour certains – dont le moindre n’était pas Volemak lui-même, qui ne communiquait avec Surâme que dans la solitude ou par le biais de l’Index.

« Tu as prié Surâme d’assaisonner notre nourriture, c’est ça ? demanda Issib.

— Par expérience, nous savons Surâme capable d’abêtir les gens, répondit Nafai. Tu y es passé comme moi, Issya. Alors, pourquoi ne pas nous rendre un peu stupides quant au goût de la viande ?

— Je n’aime pas l’idée que Surâme vienne tripatouiller dans ma tête », grogna Obring.

Meb lui adressa un sourire radieux. « Ne t’inquiète pas. Je suis sûr que tu peux être aussi stupide que nécessaire sans aide extérieure. »

Le lendemain, quand Nafai rapporta un nolyen – genre de petit daim d’à peine un mètre au garrot –, on le découpa, on cautérisa la viande au pulsant puis on la mangea, avec précaution d’abord, jusqu’à ce que les convives s’aperçoivent que la viande crue, ce n’était pas si mauvais, ou bien que Surâme avait bien réussi à les rendre insensibles à la différence. Ils pouvaient maintenant se passer de feu quand le besoin s’en faisait sentir.

Mais Surâme ne pouvait leur donner un nouveau pulsant pour remplacer celui qui avait été perdu.

Ils en perdirent deux autres en traversant la Nividimu. Stupidement et vainement. Bien que le gué fût large et peu profond, les chameaux renâclaient à franchir le cours d’eau et il y eut une bousculade alors qu’on les poussait en avant. Cependant, si tous les paquetages avaient été bien faits et soigneusement attachés, aucun ne se serait décroché, aucun n’aurait répandu son contenu dans l’eau glacée.

Il fallut quelques minutes à Elemak pour prendre conscience qu’il s’agissait du chameau transportant deux des pulsants ; il s’était jusque-là efforcé de faire traverser toutes les bêtes avant d’essayer de récupérer le chargement. Quand il remit enfin la main sur les armes enfermées dans un sac et enveloppées de tissu, elles avaient séjourné un quart d’heure dans l’eau. Les pulsants étaient résistants, mais ils n’avaient pas été conçus pour servir sous l’eau. Leurs joints avaient perdu leur étanchéité et le mécanisme à l’intérieur ne tarderait pas à se corroder. Elemak récupéra quand même les armes, naturellement, dans l’espoir qu’elles ne rouilleraient peut-être pas, tout en sachant bien que les chances en étaient fort minces.

« Qui a chargé ce chameau ? » demanda-t-il d’un ton dur.

Personne ne parut s’en souvenir.

Voilà bien le problème, intervint Volemak. À l’évidence, ce chameau s’est chargé tout seul et il n’était pas très doué pour faire les nœuds. »

Le groupe éclata d’un rire inquiet. Elemak se tourna d’un bloc vers son père, prêt à le critiquer de plaisanter d’une situation grave. Mais quand il croisa son regard, il se ravisa, car il vit que Volemak prenait l’événement très au sérieux. Alors, il lui adressa un signe de tête, puis s’assit pour indiquer qu’il laissait son père s’occuper de l’affaire.

« Celui qui a chargé ce chameau sait quelle responsabilité il porte, dit celui-ci. Et pour le connaître, il existe un moyen très simple : il me suffit de poser la question à l’Index. Mais il n’y aura pas de sanction, car personne n’aurait rien à y gagner. Si j’en éprouve jamais le besoin, je révélerai publiquement le nom de celui qui, par son incurie, a mis en péril notre sécurité ; mais en attendant, le coupable est protégé par son lâche refus de se dénoncer. »