Personne ne pipa mot.
Volemak n’ajouta rien, mais hocha la tête à l’adresse d’Elemak, qui se leva et présenta devant lui le dernier pulsant. « Il s’agit de celui dont nous nous sommes le plus servi, dit-il. C’est donc celui dont la charge durera le moins, mais c’est le seul dont nous disposions pour rapporter de la viande. Il est possible qu’il tienne quelques années – on a déjà vu des pulsants le faire – mais quand celui-ci cessera de fonctionner, nous n’en aurons pas d’autre. »
Il s’approcha de Nafai et le lui tendit. Nafai le prit avec précaution. « C’est toi le chasseur, dit Elemak. C’est toi qui en feras le meilleur usage. Mais veille à en prendre bien soin. Nos existences et celles de nos enfants dépendent de la façon dont tu t’acquitteras de ce devoir. »
Nafai acquiesça.
Elemak se tourna ensuite vers les autres. « Si quelqu’un voit qu’un danger menace le pulsant, qu’il parle ou agisse aussitôt pour le protéger. Mais hornis ce cas, nul autre que Nafai ne doit toucher cette arme pour quelque motif que ce soit. Nous ne nous en servirons même plus pour griller la viande – pendant les étapes dangereuses, nous la consommerons crue. Et maintenant, sortons de cette vallée avant qu’on nous découvre. »
En fin d’après-midi, ils parvinrent à l’embranchement où les caravanes poursuivaient vers le sud par les vallées inhabitées où les cités de Dovoda et de Neeshtchy s’accrochaient à la vie entre le désert et la mer ou bifurquaient vers le sud-est, par les monts Razoryat, puis redescendaient vers la partie septentrionale de la vallée des Feux. Volemak les entraîna vers les Razoryat. Mais l’idée vint à plus d’un qu’en continuant vers le sud jusqu’à Dovoda ou Neeshtchy, ils auraient pu acheter d’autres pulsants et de quoi s’alimenter convenablement, par-dessus le marché. Et plus que tout, ils auraient rencontré de nouveaux visages, entendu de nouvelles voix. Pas un ou presque qui ne regrettât de ne pouvoir y passer ne fût-ce qu’un peu de temps.
Mais Volemak les emmena dans les collines, où ils campèrent ce soir-là sans faire de feu, de crainte qu’un habitant des lointaines cités ne l’aperçût.
De ce jour, le déplacement se ralentit, car l’Index avertit Volemak de la présence de trois caravanes arrivant du nord par la vallée des Feux, de deux en provenance des cités de Feu et d’une dernière des cités des Étoiles, encore plus au sud. Pour la plupart des voyageurs, c’étaient là des noms de légende, de cités encore plus anciennes et plus chargées d’histoire que Basilica. Les épopées des héros antiques semblaient toujours commencer ainsi : « Il était une fois dans les cités des Étoiles », ou bien : « Voici comment se passaient les choses jadis dans les cités de Feu. » Beaucoup dans l’expédition nourrissaient un espoir secret : Peut-être est-ce là que nous emmène Surâme, dans les grandes et antiques cités des légendes.
Cependant, pour éviter de rencontrer les caravanes, ils devaient voyager en dehors des routes. Cela n’avait pas posé de grosses difficultés dans le désert, où la piste était presque indiscernable du reste du paysage : la précision du chemin suivi n’avait donc pas grande importance. Mais ici, cela faisait une différence capitale, car on avançait en terrain inconnu, plus difficile et tourmenté qu’ailleurs sur Harmonie. Ils sortirent des montagnes et se trouvèrent aussitôt devant un paysage verdoyant, presque entièrement couvert d’herbe, de vignes, de buissons et même d’arbres disséminés. Le sol était rocheux et creusé d’anfractuosités, étrangement étagé, comme si on avait poussé les unes contre les autres des tables de dimensions différentes ; chaque surface était plane, mais aucune ne se rencontrait à fleur. Entre les tables herbeuses, le terrain s’élevait, parfois en simples buttes basses, parfois en collines de cent, voire cinq cents mètres d’altitude.
La bizarrerie du terrain s’accrut encore quand ils s’enfoncèrent dans la vallée des Feux, car en certains endroits, des crevasses dans la terre ou des fissures dans les falaises émettaient de remarquables puanteurs. La plupart des voyageurs faisaient la grimace en s’efforçant de respirer par la bouche, mais Elemak et Volemak prenaient ces émanations très au sérieux et cherchaient des chemins qui les écartent des sources. Ce n’est qu’au moment où Zdorab découvrit la capacité de l’Index à fournir une analyse spectroscopique immédiate du gaz, du moins durant le jour, qu’ils surent avec certitude quels gaz – et donc quelles odeurs – étaient inoffensifs.
Plus effrayants – bien qu’Elemak les assurât sans danger – étaient les fumerolles et les gueulards. On les voyait à des kilomètres sous forme d’épaisses colonnes de fumée ou de flammes éclatantes, et la troupe prit l’habitude d’y diriger ses pas, surtout une fois que Shedemei l’eût convaincue qu’ils n’exploseraient en aucun cas. Installés près des flammes à l’air libre, ils y cuisaient leur viande et même du pain, bien que seuls Zdorab, Nafai et Elemak acceptent de s’approcher en courant des flammes pour déposer la viande et les miches là où la chaleur suffisait à brûler la peau – ce qui, naturellement, signifiait qu’elle pouvait cuire les cuisiniers s’ils ne s’écartaient pas assez vite. Tous mettaient la main à la pâte pour accommoder la viande qu’avait tuée Nafai, la plaçaient sur des grilles, puis acclamaient follement les trois volontaires qui, chacun son tour, se précipitaient vers le feu, déposaient une grille chargée de viande, puis regagnaient en vitesse une atmosphère plus vivable. Aller rechercher la viande était encore plus pénible, évidemment, car il fallait plus de temps pour ramasser les grilles brûlantes que pour déposer les fraîches, et à leur retour, les vêtements des cuisiniers fumaient parfois.
« Ce n’est que notre sueur qui s’évapore », répétait Nafai à Luet qui avait annoncé qu’elle préférait manger sa viande crue et conserver son époux en vie.
Malheureusement, rares étaient les feux utilisables, car souvent situés loin des sources d’eau, si bien que les voyageurs mangeaient froid plus souvent qu’à leur tour.
Cette vallée des Feux formait certes un paysage d’une sublime grandeur, mais il était redoutable de voyager ainsi confronté sans répit aux manifestations des forces terribles qui agitaient la planète, forces assez puissantes pour soulever le roc massif à des centaines de mètres dans les airs.
Paysage sublime, effrayant, mais aussi malcommode, ils s’en avisèrent en parvenant au bout de la route qu’ils avaient choisie et qui finissait en cul-de-sac – un profond lac bouillant entouré de toutes parts de falaises hautes de cinq cents mètres. Impossible de traverser le lac ni de le contourner. Ils allaient devoir refaire en sens inverse un voyage de plusieurs jours, selon l’estimation de Volemak et d’Elemak, puis choisir un autre trajet encore plus écarté des routes régulières des caravanes et beaucoup plus proche de la mer.
« Surâme n’aurait pas pu le prévoir ? demanda Mebbekew d’un ton mordant.
— L’Index nous a indiqué le lac, répondit Volemak. C’est pourquoi nous sommes venus jusqu’ici. Mais Surâme ne pouvait pas savoir qu’il n’existait pas de moyen de le contourner.
— Alors, on a voyagé ces trois derniers jours pour rien ? gémit Kokor.
— Mais nous avons vu des spectacles qu’on n’imaginerait même pas à Basilica ! répliqua dame Rasa.
— Sauf en cauchemar, dit Kokor.
— Il y a des artistes qui, devant de telles visions, en ont fait des chansons, reprit Rasa. À propos : nous ne vous avons pas entendues chanter de toute cette année, Sevet et toi, sauf des berceuses à vos bébés. Ni Eiadh, d’ailleurs ; elle n’a jamais eu l’occasion de tenter une carrière comme mes filles, mais elle a une très jolie voix. »