Выбрать главу

Hushidh aurait pu lui dire d’économiser sa salive : personne ne chanterait tant que rien n’aurait changé entre les femmes. Il s’agissait naturellement de la vieille querelle entre Sevet et Kokor. Sevet ne pouvait plus chanter, ou bien préférait s’en abstenir, à cause des dommages infligés par Kokor à son larynx lorsqu’elle l’avait surprise au lit avec Obring. Et tant que Sevet ne chanterait pas, Kokor ne s’y risquerait pas – elle craignait trop la vengeance de sa sœur. Quant à Eiadh, elle s’aplatissait maladivement devant ses deux aînées, qui avaient été fort célèbres à Basilica, surtout Sevet. Kokor s’était montrée on ne peut plus claire : si elle ne pouvait pas chanter, elle n’avait pas envie d’entendre la misérable petite voix d’Eiadh s’élever en une parodie de musique. Ce qui était injuste, car Eiadh avait du talent et le timbre fluet de sa voix se serait vu qualifié de pureté cristalline par tout autre critique que Kokor. Mais chaque fois qu’Eiadh avait fait mine de chanter, Kokor avait crispé le visage en un tel masque de souffrance qu’Eiadh avait perdu courage et n’avait jamais recommencé. Il n’y aurait donc pas de chant dans leur groupe pour louer la grandeur et la majesté de la vallée des Feux.

Il existait cependant une autre sorte de poésie et une autre espèce d’artiste, et Hushidh et Luet s’en faisaient le public tandis que Shedemei entonnait les louanges des forces de la nature. « Deux vastes masses de terre, qui formaient autrefois un continent unique aujourd’hui divisé, disait-elle. Elles s’appuyaient l’une contre l’autre comme vos deux mains posées côte à côte sur une table. Mais un jour, elles se sont mises à pivoter dans des directions opposées, avec leur centre de giration au point précis où vos pouces se touchent. Aujourd’hui elles se rentrent dedans au niveau du bout des doigts, tandis qu’elles s’écartent par la base des mains. »

Shedemei expliquait tout cela assise sur le tapis de la tente de Luet, les bébés des deux sœurs installés sur ses genoux, les bras autour d’eux, ses mains s’agitant devant elle pour souligner ses paroles. Les enfants semblaient absolument fascinés – il y avait dans la tessiture ou dans l’intensité de la voix de Shedemei un je ne sais quoi qui séduisait tous les enfants de la compagnie, car Hushidh constatait comme ils devenaient alertes quand elle parlait. Souvent Shedemei parvenait à calmer un enfant capricieux après les vains efforts de sa mère – ni Kokor ni Sevet ne laissaient jamais Shedemei s’approcher de leurs bébés par crainte de s’en faire remontrer et Dol abandonnait toujours sa petite Selkya à ses bons soins, souvent jusqu’au moment où sa poitrine lui faisait si mal qu’elle ne pouvait faire autrement que de récupérer son bébé et de l’allaiter.

Seules, apparemment, Luet et Hushidh recherchaient la compagnie de Shedemei, et même elles devaient prendre leurs bébés comme excuse : « Tu pourrais t’occuper des petits pendant que nous nous baignons ? » Aussi Shedya s’installait-elle sur le tapis de la tente de Luet cependant que les deux sœurs se nettoyaient mutuellement le dos de la poussière de plusieurs jours de voyage à coups d’éponge et se lavaient l’une l’autre les cheveux.

« L’écrasement du bout des doigts fait surgir les grandes montagnes du nord, poursuivait Shedemei. Tandis que la séparation des bases a creusé la mer de Récur, puis la mer de Feu. La vallée des Feux constitue la résurgence centrale. Un jour, une fois la séparation achevée, Potokgavan sombrera dans la mer et la vallée des Feux ne sera plus qu’une île au milieu d’un océan de plus en plus vaste. Ce sera le point le plus sublime et le plus isolé de toute Harmonie, le site où la planète sera la plus vivante, la plus dangereuse et la plus magnifique ! »

Chveya, la fille de Luet, émit un gargouillis du fond de la gorge, comme un grondement.

« Exact, Veyevniya, fit Shedemei en lui donnant le petit nom idiot qu’elle lui avait inventé. Ce sera un endroit pour des animaux sauvages comme toi !

— Et les pouces ? demanda Hushidh. Qu’est-ce qui se passe, là ?

— Les pouces, l’axe, le centre… c’est Basilica. Le cœur stable du monde. Il existe d’autres continents, mais aucun où l’eau soit aussi chaude, aussi froide et aussi profonde en un même lieu, ni où la terre soit aussi ancienne et immuable. Basilica est le site où Harmonie demeure le plus en paix.

— Géologiquement parlant, dit Hushidh.

— Les petites perturbations de l’humanité… bah ! qu’est-ce donc ? La plus petite unité de temps qui compte, c’est la génération, pas la minute, ni l’heure, ni la journée, ni même l’année. Toutes ces unités vont, viennent et disparaissent en un instant. Mais la génération – voilà où se produisent les vrais changements, quand un monde vit véritablement !

— Alors, l’humanité est morte, si nous avons passé quarante millions d’années sans évoluer ? demanda Luet.

— Ne crois-tu pas que ces enfants devant nous sont l’évolution en marche ? La spéciation intervient aux périodes de troubles génétiques, quand une espèce – pas un simple individu ni même une tribu – est en danger de disparition. Alors l’immense éventail de potentialités que possède l’espèce se réduit par sélection aux rares variations qui offrent des avantages particuliers de survie. Une espèce peut donc donner une impression de stabilité un million d’années durant, pour changer brutalement quand le besoin s’en fait sentir. La vérité, c’est que l’évolution n’a jamais cessé ; simplement, on ne l’avait pas isolée ni mise à nu.

— À t’entendre, on a l’impression d’un plan prodigieux, dit Luet.

— Je sais – c’est ainsi qu’on se l’explique entre femmes, non ? C’est le plan de Surâme. Les schémas des générations : accouplement, conception, gestation, naissance, alimentation, maturation, et à nouveau accouplement – le plan de Surâme dans son entier. Mais nous ne nous en laissons plus si facilement conter, n’est-ce pas ? La machine qui tourne dans le ciel est tout bonnement l’expression de la volonté de l’humanité – et c’est en partie la raison pour laquelle nous n’avons été soumis à aucune contrainte de spéciation depuis quarante millions d’années. C’est un instrument destiné à nous maintenir aussi largement diversifiés que possible sans que nous acquérions jamais assez de puissance pour nous détruire, nous et notre monde, comme nous l’avons déjà fait sur Terre. N’est-ce pas ce que Nafai et Issib ont appris ? Ce pour quoi nous sommes ici ? Parce que ça ne fait pas partie du plan de Surâme, parce que Surâme est en train de perdre son contrôle sur l’humanité. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il serait peut-être bon de laisser Surâme dépérir complètement. Durant les générations qui s’ensuivraient, sous les contraintes terribles qui en découleraient, peut-être que l’humanité se spécierait à nouveau pour créer quelque chose d’inconnu. » Elle se pencha sur la petite Dza et lui fit « bouf ! » sous le nez, ce qui avait le don de faire rire la gamine aux éclats. « C’est peut-être toi, la nouvelle humanité à venir, dit Shedemei. Tu ne crois pas, Dazyitnikiya ?

— C’est fou ce que tu aimes les enfants ! s’exclama Luet d’un air un peu triste.

— J’aime les enfants des autres, précisa Shedemei. Il me suffit de les rendre quand j’ai besoin de temps pour mon travail. Par contre, pour vous, mes pauvres, c’est une tâche sans fin ! »

Mais Hushidh ne la crut pas un instant. Certes, il ne faisait pas de doute que Shedemei pensait ce qu’elle disait. Shedya était parfaitement sincère en affirmant qu’elle vivait bien son infécondité, que la vie lui convenait mieux ainsi. Elle le pensait, ou du moins, elle voulait le penser.

Cependant, le lien puissant qui l’unissait à chaque enfant du camp traduisait, Hushidh en avait la conviction, la réponse inconsciente des bébés à la faim irrésistible de Shedemei. Elle voulait des enfants. Elle désirait participer à la grande succession des générations à travers le monde. Et plus encore : en voyant l’amour de Shedemei et de Zdorab se développer en une des amitiés les plus puissantes qu’elle eût jamais observées, elle se persuadait de plus en plus que c’était l’enfant de Zdorab que Shedya souhaitait porter, et elle n’en était que plus impatiente de voir cette envie se réaliser enfin.