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Elle avait même demandé à Surâme comment il se faisait que Shedemei ne conçût pas, mais Surâme n’avait rien répondu – et Luet le confirmait : quand elle avait posé la question à son tour, la réponse avait été on ne peut plus claire : ce qui se passait entre Zdorab et Shedemei ne la regardait pas.

Ça ne nous regarde peut-être pas, songeait Hushidh, mais ce n’est pas une raison pour ne pas souhaiter à Shedemei tout ce qui la rendrait heureuse. Surâme n’a-t-elle pas entraîné tout ce monde dans cette expédition parce que tous les gènes sans exception y étaient nécessaires ? Se peut-il que Surâme se soit trompée et que Zdorab ou Shedemei soit stérile ? Grossière erreur, dans ce cas !

Au même instant, Shedemei expliquait que c’était Zdorab qui avait fini par découvrir l’histoire géologique de la vallée des Feux. « Il joue de l’Index comme d’un instrument de musique. Il a découvert dans le passé des éléments dont Surâme elle-même ignorait qu’elle les connaissait. Des choses que seuls les premiers colons de la planète comprenaient. Ils ont fourni la mémoire à Surâme, mais l’ont ensuite programmée pour qu’elle soit incapable de retrouver seule certaines données. Or Zdorab a mis la main sur des portes dérobées, des passages dissimulés, d’étranges connexions qui l’ont mené à d’incroyables quantités de secrets.

— Je sais, dit Hushidh. Parfois, Issib en reste pantois, et pourtant, Issya lui-même ne se débrouille pas mal pour extraire des connaissances de l’Index.

— Oh, c’est exact, je suis au courant ! s’exclama Shedemei. Zdorab dit toujours que c’est Issib le véritable explorateur.

— Et Issib répond que c’est parce qu’il dispose de plus de temps, puisqu’il ne peut servir à rien d’autre, reprit Hushidh. On dirait que chacun veut absolument prouver que l’autre vaut mieux que lui. J’ai l’impression qu’ils sont devenus bons amis.

— Je sais, dit Shedemei. Issib est capable de percevoir la profondeur de Zdorab.

— Nous la percevons tous, répondit Luet.

— Vraiment ? J’ai quelquefois le sentiment que tout le monde le considère comme une espèce de serviteur universel.

— Nous le considérons comme notre cuisinier parce que c’est le meilleur dans cet art, intervint Hushidh. Et comme notre archiviste parce que c’est le meilleur dans ce domaine.

— Ah, mais rares sont ceux qui s’intéressent à ses talents d’archiviste ; la plupart ne remarquent que ses dons culinaires, un point, c’est tout !

— Et de maraîcher », ajouta Luet.

Shedemei sourit. « Vous voyez ? Mais on ne le respecte pas davantage pour cela.

— Certains, peut-être, dit Hushidh. Mais d’autres le respectent profondément.

— Nafai, pour commencer, appuya Luet. Et moi aussi.

— Et moi, et Issib… et Volemak également, j’en suis sûre, renchérit Hushidh.

— Ne sont-ce pas là tous les gens qui comptent ? demanda Luet.

— Je ne cesse de le lui répéter, dit Shedemei, mais il persiste à jouer les serviteurs. »

Hushidh perçut qu’en cet instant du moins, Shedemei était plus près d’épancher son cœur que jamais depuis le début du voyage. Mais elle ignorait comment l’encourager : fallait-il la stimuler d’une question ou bien se taire pour ne pas l’intimider ?

Elle garda le silence.

Et Shedemei aussi.

Pour finir, Shedya renifla longuement et approcha le nez de la couche de Chveya. « Notre petite usine à caca aurait-elle produit une nouvelle cargaison ? C’est là que mon état de tante permanente trouve son avantage. Maman Luet, ton bébé a besoin de toi ! »

Elles éclatèrent de rire : elles savaient naturellement que Shedemei était parfaitement capable de changer une couche. Cette façon de rendre l’enfant à sa mère quand s’en occuper devenait une corvée n’était qu’une plaisanterie.

Mais non, pas seulement une plaisanterie. C’était aussi un regret : une façon de se rappeler que, comme son mari Zdorab, elle ne faisait pas vraiment partie de la bande. Elle avait failli, Hushidh l’avait senti, livrer un message important… et puis l’instant avait fui.

Luet faisait la toilette de son bébé, Shedemei observait la scène et Hushidh observai Shedemei. La fin du bain approchant, Luet ne portait plus qu’une jupe légère, et la forme de son corps de mère – seins lourds, ventre encore distendu et gonflé d’une naissance qui ne datait que de quelques mois – était doucement modelé, agenouillée qu’elle était au-dessus de son enfant. Que voit donc Shedemei quand elle regarde Luet à la silhouette jadis maigre et garçonnière comme la sienne aujourd’hui encore ? Cette transformation lui fait-elle envie ?

Mais apparemment, les pensées de Shedemei avaient suivi un tour différent. « Luet, dit-elle, quand nous étions au lac, hier, ça ne t’a pas rappelé le lac des Femmes de Basilica ?

— Oh, si !

— Tu étais la sibylle de l’eau, là-bas. N’as-tu pas eu envie de flotter jusqu’au milieu pour y rêver ? »

Luet hésita un instant. « Il n’y avait pas de barque. Et rien pour en fabriquer une. Et puis l’eau était trop chaude pour y nager.

— Tiens ?

— Oui, répondit Luet. Nafai a vérifié à ma demande. Il a traversé le lac des Femmes, lui aussi, tu sais.

— Mais n’aurais-tu pas eu envie de redevenir – juste un moment – celle que tu étais avant ? »

Le regret qui perçait dans le ton de Shedemei était si fort qu’Hushidh comprit aussitôt. « Mais Luet est la même qu’avant, dit-elle. C’est toujours la sibylle de l’eau, même si elle passe ses journées à dos de chameau, ses nuits sous une tente et toutes ses heures avec un bébé accroché au sein.

— Oui. Mais est-elle vraiment toujours la sibylle de l’eau ? demanda Shedemei. Elle l’était ; mais l’est-elle toujours ? Ou bien ne sommes-nous rien de plus que ce que nous faisons maintenant ? Ne sommes-nous pas en réalité ce que nous croient les gens qui vivent avec nous ?

— Non ! répondit Hushidh. Ou alors, ça voudrait dire qu’à Basilica, j’étais la déchiffreuse et rien d’autre, Luet la sibylle et rien d’autre, et toi une généticienne et rien d’autre ; et ça, ça n’a jamais été vrai ! Il existe toujours quelque chose au-dessus, en arrière et en dessous du rôle que les gens nous voient jouer, ils peuvent s’imaginer que nous nous confondons avec notre fonction, mais nous, nous ne sommes pas obligées de le croire.

— Qui sommes-nous, alors ? demanda Shedemei. Qui suis-je, moi ?

— Tu restes une savante, dit Luet, parce que tu continues à faire de la science dans ta tête toute la journée.

— Et tu es notre amie, ajouta Hushidh.

— Et celle de notre expédition qui comprend le mieux comment tout marche, renchérit Luet.

— Et l’épouse de Zdorab, dit Hushidh. C’est ça qui compte le plus pour toi, je pense. »

À leur grande surprise et à leur consternation, pour toute réponse, Shedemei posa Dza sur le tapis et s’enfuit sans bruit de la tente. Hushidh n’eut le temps que d’apercevoir son visage, et elle pleurait. Il n’y avait pas à s’y tromper. Elle pleurait à cause des paroles d’Hushidh : Pour toi, être l’épouse de Zdorab compte plus que tout. Une femme peut avoir ce genre de réaction quand elle doute de l’amour de son mari ; mais comment pouvait-elle en douter ? La vie entière de Zdorab était centrée sur elle, c’était évident. Il n’y avait pas meilleurs amis dans l’expédition que Zodya et Shedya, tout le monde le savait – sauf à considérer Luet et Hushidh, mais elles étaient sœurs, donc ça ne comptait pas vraiment.