Qu’est-ce qui pouvait aller si mal entre Zdorab et Shedemei pour qu’une femme aussi solide devienne si fragile quand on abordait ce sujet ? Mystère. Hushidh eut envie d’interroger Surâme, mais elle savait qu’elle obtiendrait la même sempiternelle réponse : le silence. Ou bien celle qu’avait déjà reçue Luet : Occupez-vous de ce qui vous regarde.
Le plus agréable et le pire à la fois pour la caravane quand elle fit demi-tour et prit une nouvelle route vers le sud, ce fut que la mer apparut. Surtout, on voyait la baie de Dorova, un bras oriental de la mer de Récur. Et par nuit claire – toutes les nuits – on distinguait, tout au fond de la baie, les lumières de la cité de Dorova.
Elle ne ressemblait en rien à Basilica, chacun le savait bien. Ville minable de la lisière du désert, elle regorgeait de rebuts de la société, affairistes, ratés et voleurs, hommes et femmes violents et stupides. Ceux de la troupe se le répétaient sans cesse, en évoquant des récits de cités du désert qui ne valaient pas la visite, eussent-elles été la dernière ville du monde.
Oui, mais Dorova était bien la dernière ville du monde – de leur monde, en tout cas. La dernière qu’ils verraient jamais. C’était la ville qu’ils auraient pu visiter un peu plus d’une semaine auparavant, quand Volemak, quittant la Nividimu, les avait entraînés dans les montagnes et qu’ils avaient laissé derrière eux tout espoir de civilisation – ou ses ultimes périls, selon les opinions.
Nafai voyait à présent la façon dont les autres regardaient ces lumières le soir, alors qu’ils se réunissaient sans feu pour se réchauffer, leurs nourrissons emmaillotés tétant en claquant des lèvres tandis que les parents buvaient de l’eau froide et mâchonnaient de la viande boucanée, des biscuits de voyage et du melon séché. Obring en avait les larmes aux yeux – des larmes ! Et pourtant, qu’était-ce qu’une cité pour lui, sinon quelque part où se faire astiquer le houÿ ! Des larmes ! Et Sevet ne valait pas mieux, avec son regard vide et fixe dans un visage de pierre. Elle tenait un bébé au sein et elle n’avait d’autre obsession qu’une ville si petite et si crasseuse qu’elle n’aurait pas voulu y mettre un pied deux ans plus tôt. On lui aurait alors proposé vingt fois son cachet normal pour s’y produire qu’elle aurait refusé d’un air de souverain mépris – et voilà qu’elle ne pouvait plus en détacher les yeux !
Mais heureusement, ils ne pouvaient que regarder, ils voyaient la ville, mais n’avaient aucune embarcation pour traverser la baie et aucun d’entre eux n’était assez bon nageur pour franchir une pareille distance sans barque. D’ailleurs, ils ne se trouvaient pas sur la plage, mais un bon kilomètre au-dessus, au bord d’un versant raboteux creusé d’anfractuosités, qui hésitait entre la pente raide et la falaise. Peut-être existait-il un chemin pour faire descendre les chameaux, mais c’était peu probable, et quand bien même, il faudrait plusieurs jours de voyage le long de la plage pour atteindre la ville, avec les chameaux – car sans eux, il n’y aurait pas d’eau à boire et l’expédition s’arrêterait vite. Non, personne n’allait fausser compagnie au groupe pour se rendre à Dorova. Le seul moyen serait que tout le monde y aille, et encore, il faudrait sans doute faire demi-tour, c’est-à-dire perdre au moins une semaine et demie, et probablement combattre en cours de route une des caravanes du sud. Et puis tout ça n’avait aucun sens, puisque Père n’accepterait jamais de rebrousser chemin.
Pourtant, Nafai ne pouvait s’empêcher de penser à quel point ces gens désiraient cette cité.
À quel point il la désirait, lui.
Oui, c’était bien là le hic. C’était ce qui le tourmentait. Lui aussi désirait la cité. Pas pour les mêmes raisons que les autres ni pour rien qu’ils croyaient vouloir. Nafai n’avait de désir pour aucune femme que Luet ; ils formaient une famille et cela ne changerait pas où qu’ils vivent, il l’avait décidé de longue date. Non, ce que Nafai désirait, c’était un lit moelleux pour y coucher Chveya. Une école où la conduire. Une maison pour Luet, Chveya et les autres enfants qui viendraient plus tard. Des voisins et des amis – des amis qu’il pourrait se choisir lui-même, pas cet assemblage accidentel de personnes dont il n’aimait guère la plupart. Voilà ce que signifiaient pour lui ces lumières – et pourtant non, il était là, assis sur une prairie herbue qui descendait en une pente traîtresse vers la mer, si bien qu’en louchant à peine, on ne se voyait plus à un kilomètre au-dessus du niveau de la mer, on pouvait croire un instant qu’il suffirait d’une petite marche dans la prairie suivie d’un petit tour en bateau, et hop, on est arrivé, le voyage est fini, on peut prendre un bain, dormir dans un lit, se réveiller pour s’apercevoir que le petit-déjeuner se prépare, et on découvre dans ses bras son épouse collée contre soi, alors on entend les petits bruits du bébé qui se réveille, on se glisse hors du lit, on va le prendre dans son berceau et on l’apporte à son épouse, qui d’un air ensommeillé tire son sein de sa chemise de nuit, le tend à la bouche de l’enfant à présent niché au creux de son bras, sur le lit, et alors on se rallonge à côté d’elle en écoutant les bruits de la tétée qui se mêlent aux chants des oiseaux devant la fenêtre et aux sons matinaux qui montent de la rue proche, les échoppiers qui se mettent à vanter leurs produits. Œufs ! Baies ! Crème ! Pains et gâteaux sucrés !
Surâme, tu ne pouvais pas nous laisser tranquilles ? Tu ne pouvais pas attendre encore une génération ? Quarante millions d’années, et tu ne pouvais pas attendre mes arrière-petits-enfants et ceux de Luet pour lancer ta grande aventure ? Tu ne pouvais pas nous laisser, Issib et moi, comprendre comment construire une de ces prodigieuses machines volantes de l’antiquité pour que nous puissions filer en quelques heures là où tu nous mènes ? On n’avait besoin que d’un peu de temps, c’est tout. De temps pour vivre avant de perdre notre monde !
Arrête de pleurnicher, dit Surâme dans la tête de Nafai. À moins que ce ne fût pas Surâme ; c’était peut-être simplement le bon sens de Nafai lui disant qu’il s’était déjà trop laissé aller.
L’aube allait se lever à la source dont l’Index leur avait dit qu’elle se nommait Shazer ; pourquoi quelqu’un s’était donné la peine de baptiser un coin aussi obscur et pourquoi Surâme s’était fatigué à en retenir le nom, cela dépassait Nafai. Vas avait pris le dernier tour de garde, puis avait éveillé Nafai afin de chasser avec lui. Ils n’avaient plus mangé de viande depuis trois jours et, comme le campement était bien placé, ils pouvaient prendre deux hommes pour chasser, s’il le fallait. Vas devait repérer une proie ou découvrir une trace fraîche ; Nafai le suivrait et, une fois le gibier tout proche, il ramperait sans bruit jusqu’à ce que l’animal lui apparaisse. Il saisirait alors le pulsant sacré, viserait avec une extrême minutie en tâchant de deviner de quel côté allait partir l’animal, jusqu’où et à quelle vitesse ; alors il presserait la détente et le rayon percerait un trou dans le cœur de la bête tout en le cautérisant si bien que la blessure ne saignerait pas, en dehors d’une vapeur brûlante qui maculerait de rouge et de noir le sable et les rochers sur lesquels elle tomberait.
Nafai en avait assez. Mais c’était son devoir et quand Vas gratta légèrement l’étoffe de sa tente, près de sa tête, il s’éveilla aussitôt – peut-être était-il déjà éveillé, planant dans les franges d’un rêve –, se leva, se vêtit sans déranger Luet ni Chveya, prit le pulsant dans son étui et rejoignit Vas dans la froide obscurité de la nuit.