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Vas le salua d’un hochement de tête – ils s’efforçaient d’éviter de parler afin de ne pas éveiller inutilement des bébés – puis pivota lentement, pour indiquer finalement la pente. Non la cité, mais la mer quand même. En bas. Normalement, Nafai aurait trouvé stupide de descendre pour chasser, puisqu’il faudrait ensuite remonter jusqu’au camp avec le gibier sur le dos. Mais cette fois, il avait envie de descendre. Même s’il ne devait jamais abandonner leur quête, même s’il n’avait aucune idée de trahison envers Père ni Surâme, une partie de lui-même désirait la mer et ce qui s’étendait au-delà ; aussi acquiesça-t-il lorsque Vas indiqua la prairie qui plongeait vers la plage.

Une fois à bonne distance du camp et bien engagés dans la pente, ils firent une pause pour se soulager, puis entamèrent la laborieuse descente parmi le chaos de rochers qui menait à la mer. Le terrain qu’ils suivaient gisait dans l’ombre, car l’aube naissait par-derrière eux. Mais c’était Vas le traqueur et Nafai savait depuis longtemps qu’il excellait dans cet art et tirait grande fierté de ses prouesses, et que tout irait mieux s’il ne cherchait pas à le doubler dans sa tâche.

Le chemin était ardu, même si l’obscurité pâlissait un peu plus à chaque instant, car l’aube semblait envahir le ciel d’un horizon à l’autre beaucoup plus vite qu’à Basilica. Était-ce dû à la latitude ? À l’air sec du désert ? Quoi qu’il en fût, Nafai y voyait mieux, mais il ne distinguait qu’un mélange confus de falaises, de ravins, de corniches et d’affleurements rocheux, véritables défis même aux animaux les plus agiles. Quel genre de bête espères-tu dénicher, Vas ? Quelle espèce d’animal pourrait vivre par ici ?

Mais il ne s’agissait là que des doutes habituels de Nafai – toujours à redouter le pire alors que la végétation abondante devait receler du gibier à profusion. Ils auraient simplement du mal à le rapporter au camp. C’était l’autre raison, d’ailleurs, pour laquelle Elemak envoyait toujours un chasseur et un traqueur ensemble, que ce soit Nafai et Vas ou, à l’époque où ils avaient d’autres pulsants, Elemak comme chasseur et Obring comme traqueur. Si la chasse était bonne, l’équipe revenait, chacun portant une demi-carcasse sur les épaules. Celle de Vas et de Nafai fonctionnait mieux, en général, d’abord parce que Nafai était le meilleur tireur, ensuite parce qu’Obring était trop incapable de garder l’esprit fixé sur la traque pour faire correctement son travail, si bien qu’Elemak finissait par devoir effectuer les deux tâches tout seul.

Vas, par contre, savait très bien se concentrer et distinguait des détails qui avaient échappé à tout le monde. Il pouvait suivre une proie des heures durant, sans relâche, comme un chien de combat qui plante ses crocs et ne desserre plus les mâchoires. C’était un élément des fréquents succès de Nafai : Vas savait l’amener à la proie. Le reste du crédit revenait cependant à Nafai seul. Nul ne s’approchait du gibier aussi discrètement ; nul ne visait avec autant de calme et d’efficacité. Ils formaient une bonne équipe, et pourtant, de toute leur vie ils n’avaient jamais imaginé qu’ils seraient doués pour la chasse. Cela ne leur serait même jamais venu à l’esprit.

Bientôt, Vas découvrit quelque chose : une petite empreinte. Il y avait longtemps que Nafai n’essayait plus de vérifier tout ce que Vas remarquait – pour lui, ça ne ressemblait pas à la marque d’un animal ; il faut dire que ça n’y ressemblait pas souvent. Il se contenta donc de fermer la marche, en gardant l’œil ouvert au cas où des prédateurs prendraient les deux hommes pour une menace ou pour un repas. La trace de l’animal suivait la pente, si loin qu’en milieu de matinée Nafai aperçut un trajet simple et net qui menait à la plage. Pour des raisons dont il ne s’enorgueillit pas, il eut envie de suivre ce chemin et de tremper au moins les pieds dans les eaux de la baie de Dorova. Mais Vas n’allait pas dans cette direction – il l’emmenait le long d’un versant de plus en plus raide et dangereux.

Qu’est-ce qu’un animal serait venu faire par là ? se demanda Nafai. Et de quel animal s’agit-il ? Mais il se tut, naturellement ; garder un silence absolu durant la chasse était une question de fierté.

À l’instant de leur progression où ils parvenaient au secteur le plus périlleux, où ils allaient devoir franchir une plaque de rocher sans aspérités et sans corniche pour se retenir, avec la seule friction pour les empêcher de faire une chute de cinquante mètres ou davantage, Vas fit halte et tendit le doigt, indiquant que la proie se trouvait de l’autre côté de la surface lisse. Cela n’arrangeait pas Nafai : il allait devoir s’avancer sur l’affleurement de rocher le pulsant à la main et prêt à tirer – non, en réalité, il allait devoir viser et tirer depuis le rocher même !

Mais après cette longue traque, ils n’allaient quand même pas renoncer et tout reprendre à zéro à cause d’une difficulté passagère !

Vas se colla contre la paroi, Nafai passa derrière lui, puis dégaina le pulsant et prit pied sur la plaque escarpée. Une pensée lui vint alors : N’y va pas. Vas a l’intention de te tuer.

C’est ridicule, se dit Nafai. C’est une chose d’avoir peur de ce passage – je ne suis qu’un homme, après tout ; mais si Vas voulait me tuer, il n’avait qu’à me pousser quand je suis passé derrière lui, il y a une seconde.

Ne fais pas un pas de plus.

Et alors, je laisse ma famille sans viande à manger parce que j’ai eu un accès de trouille ? Cause toujours !

Nafai ravala sa frayeur et s’avança sur le rocher. Il arqua légèrement son corps vers le vide afin d’imposer le maximum de pression et donc la plus grande adhérence possible sur la semelle de ses chaussures de marche. Malgré tout, c’était insuffisant, il le sentait ; le danger était énorme et tirer de cette position serait presque impossible.

Il s’avança jusqu’à s’octroyer au moins une vue sur toute la zone ; il fit halte et chercha l’animal des yeux. Il ne distingua rien. Cela arrivait parfois, surtout parce qu’ils chassaient en silence. Vas le menait à une proie pourvue d’un bon camouflage naturel et quand Nafai arrivait à portée, la bête le voyait ou sentait son odeur et se figeait, alors presque invisible. Il fallait quelquefois du temps avant qu’elle remue et qu’il l’aperçoive enfin. Eh bien, on était bon pour un jeu de patience, cette fois encore. L’idée d’attendre sur cette plaque lisse faisait horreur à Nafai, mais il était maintenant parfaitement découvert : s’il s’approchait un tant soit plus, l’animal détalerait et tout serait à recommencer.

Il déplaça prudemment les mains pour faire reposer tout son poids sur ses pieds et sur la main qui ne tenait pas le pulsant, puis plaça l’arme de façon à pouvoir la diriger aisément partout sur la paroi de la montagne en face de lui. La bête était-elle dans ces buissons ? Peut-être derrière un rocher, prête à jaillir ?

Garder la même pose sur un terrain aussi précaire n’allait pas sans difficulté. Nafai était solide et habitué aux longues stations immobiles – mais il n’avait jamais eu à conserver une telle posture. La sueur lui coulait sur le front. Mêlée de poussière, s’il lui en tombait dans l’œil, la piqûre serait un vrai supplice. Mais il ne pouvait l’essuyer sans effrayer l’animal.

Un animal que je n’ai même pas vu.

Laisse-le tomber. Fiche le camp de ce rocher !

Non, je suis plus fort que ça ! Je dois rapporter de quoi manger à la famille ! Je refuse de revenir en disant que nous serons privés de viande aujourd’hui parce que j’ai eu peur d’attendre immobile sur un rocher !

Il entendit Vas bouger derrière lui, s’avancer sur le rocher. C’était idiot ! Pourquoi faisait-il ça ?