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Pour me tuer.

Pourquoi n’arrivait-il pas à se défaire de cette idée ? Non, Vas s’approchait parce qu’il avait compris que Nafai n’avait pas encore vu l’animal et qu’il voulait le lui indiquer. Mais comment allait-il s’y prendre ? Nafai était dans l’incapacité de se tourner vers lui et Vas de le dépasser pour entrer dans son champ de vision.

Ah, non. Vas allait lui parler.

« C’est trop dangereux, lui dit-il. Tu vas glisser. »

Et au même instant, l’adhérence qui maintenait en place le pied droit de Nafai lui fit brusquement défaut. Son pied partit vers l’intérieur et sur ce mouvement violent le gauche perdit prise et se mit à déraper. Tout dut se passer très vite mais Nafai eut une impression d’éternité ; il tenta de se raccrocher par les mains, avec la crosse du pulsant, mais elles ne faisaient que racler le roc sans presque ralentir sa glissade. Soudain la pente fut à pic et il ne glissa plus, il tomba, tomba, et il sut qu’il allait mourir.

« Nafai ! hurla Vas. Nafai ! »

Luet faisait la lessive à la rivière quand une pensée éclata soudain dans son esprit : Il n’est pas mort.

Pas mort ? Qui n’est pas mort ? Pourquoi quelqu’un devrait-il être mort ?

Nafai n’est pas mort. Il va revenir.

Elle comprit aussitôt que c’était Surâme qui lui parlait, qui la rassurait. Mais elle ne se sentait pas rassurée. Ou plutôt, si, elle était rassurée de savoir que Nafai allait bien. Mais maintenant elle voulait savoir, elle exigeait de savoir ce qui s’était passé.

Il est tombé.

Comment ?

Son pied a dérapé sur la paroi d’un rocher.

Nafai a le pied parfaitement sûr. Pourquoi a-t-il glissé ? Que me caches-tu ?

Je surveillais Vas de très près, ainsi que Sevet et Obring. Je ne le lâchais pas un instant. Il a le meurtre au cœur.

Vas a-t-il un rapport avec la chute de Nafai ?

Ce n’est que lorsqu’ils ont entrepris de s’avancer sur la plaque de roche que j’ai lu le plan qu’il avait à l’esprit. Il avait déjà détruit les trois premiers pulsants. Je savais qu’il voulait détruire le dernier, mais je ne m’inquiétais pas parce qu’il existe des alternatives pour trouver à se nourrir. Je n’ai pas vu dans son esprit, jusqu’au tout dernier moment, que le moyen le plus simple de supprimer le dernier pulsant était de conduire Nafai vers le danger puis de lui pousser le pied afin qu’il tombe.

Tu n’as pas vu à l’avance le plan qu’il avait en tête ?

Tout le temps qu’il a descendu la montagne, il a pensé à un trajet pour arriver à la mer, à la façon d’atteindre la baie pour gagner Dorova. C’est tout ce qu’il y avait dans son esprit tandis qu’il menait Nafai à la poursuite d’un gibier imaginaire. Vas a de remarquables capacités de concentration. Jusqu’au tout dernier instant, il n’a pensé qu’au chemin qui lui permettrait d’aboutir à la mer.

Tu n’as pas averti Nafai ?

Il m’a entendu, mais il n’a pas compris que c’était ma voix. Il a crut qu’il s’agissait de sa propre peur, et il m’a combattue.

Donc Vas est un meurtrier.

Vas est ce qu’il est. Il fera tout pour tirer vengeance de la trahison qu’Obring et Sevet lui ont infligée à Basilica.

Pourtant, il avait l’air de prendre ça très calmement.

Il sait garder son sang-froid.

Et maintenant ? Et maintenant, Surâme ?

Je surveille.

C’est ce que tu fais depuis le début, mais tu n’as jamais donné à l’un de nous un aperçu de ce que tu voyais. Tu savais ce que manigançait Vas. Hushidh a même vu les liens extraordinaires entre Sevet, Obring et lui, et tu ne nous en as pas expliqué la nature.

On m’a programmée ainsi : pour surveiller, pas pour m’immiscer, à moins qu’un danger ne menace mon but. Si j’empêchais toutes les mauvaises gens de mal agir, qui serait libre ? Je les laisse donc mûrir leurs plans, et je surveille. Souvent, ils changent d’avis, librement, sans que j’aie à intervenir.

N’aurais-tu pas pu rendre Vas stupide et amnésique assez longtemps pour l’empêcher ?

Je te l’ai dit : Vas possède une puissante capacité de concentration.

Et maintenant ? Que vas-tu faire ?

Je vais veiller.

As-tu averti Volemak ?

Je t’ai avertie, toi.

Dois-je en parler à quelqu’un ?

Vas niera tout. Nafai ne se rend même pas compte qu’il a été victime d’un meurtrier en puissance. Je t’ai prévenue parce que je ne me fie plus à ma propre capacité à prédire les actes de Vas.

Et que puis-je faire, moi ?

De nous deux, c’est toi l’humaine. C’est toi qui es capable de réflexions qui dépassent ta programmation.

Non, je ne te crois pas. Tu as sûrement un plan !

Si j’ai un plan, il inclut que tu prennes tes propres décisions sur ce qu’il convient de faire.

Hushidh ! Il faut que j’en parle à ma sœur.

Si j’ai un plan, il inclut que tu prennes tes propres décisions.

Est-ce que ça veut dire que je ne dois pas consulter Hushidh parce qu’alors la décision ne serait plus mienne ? Ou que consulter Hushidh est une des décisions que je dois prendre seule ?

Si j’ai un plan, il consiste en ce que tu prennes tes propres décisions quant à tes propres décisions quant à tes propres décisions.

Soudain, Luet se sentit de nouveau seule ; Surâme avait rompu le contact.

La lessive était étendue sur l’herbe à côté du cours d’eau, à part la robe de Chveya qu’elle était en train de laver quand Surâme lui avait parlé ; elle la tenait toujours sous l’eau, les mains à présent glacées, car elle n’avait pas bougé de toute la conversation.

Je dois parler à Hushidh ; ce sera ma première décision. Je parlerai à Hushidh et Issib.

Mais d’abord, je vais finir cette lessive. Ainsi, personne ne se doutera de rien ; cela vaut mieux, je crois, du moins pour le moment.

Après tout, Nafai est sauf. Ou en tout cas, il n’est pas mort. Mais Vas est un meurtrier potentiel et il représente un danger pour Obring et Sevet. Sans parler de Nafai, si jamais Vas le croit conscient de ce qu’il a voulu lui faire. Et sans parler de moi, si Vas s’aperçoit que je suis au courant de son coup fourré.

Comment Surâme avait-elle pu laisser la situation en arriver là ? N’en est-elle pas entièrement responsable ? Ne sait-elle pas qu’elle a entraîné des gens effrayants avec nous dans ce périple ? Comment a-t-elle pu nous faire voyager et camper tant de mois, plus d’une année, en fait, et pour de nombreuses années à venir, en compagnie d’un meurtrier ?

Parce qu’elle espérait qu’il renoncerait au meurtre, évidemment. Parce qu’elle doit laisser le droit aux humains d’être humains, même maintenant. Surtout maintenant.

Mais pas quand il s’agit de tuer mon mari. Ça va trop loin, Surâme. Tu as pris un trop grand risque. S’il était mort, je ne te l’aurais jamais pardonné. Je refuserais de te servir, désormais.

Nulle réponse ne vint de Surâme. Mais il en monta une du fond du cœur de Luet : La mort d’un individu peut advenir à tout moment. Ce n’est pas la mission de Surâme de l’empêcher. Sa mission, c’est d’empêcher la mort d’un monde.

Étourdi, Nafai resta étendu dans l’herbe. Il se trouvait sur une corniche invisible d’en haut à cause de la courbure de la paroi. Il n’avait fait qu’une chute de cinq ou six mètres après avoir glissé le long du rocher pendant un moment. Le choc avait suffi à lui couper le souffle et à lui faire perdre connaissance. Mais il était indemne, en dehors d’une hanche douloureuse à cause de l’atterrissage.