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S’il n’avait pas abouti sur cette corniche, il serait tombé d’une centaine de mètres, voire plus, et il ne s’en serait pas tiré.

Je n’arrive pas à croire que j’ai survécu ! Jamais je n’aurais dû essayer de tirer l’animal depuis cette position. J’avais bien raison d’avoir peur ; j’aurais dû écouter mes craintes et si on avait perdu le gibier, tant pis : ç’aurait été partie remise. Par contre, ce qu’on ne peut pas remplacer, c’est un père pour Chveya, un mari pour Luet, un chasseur qui n’est pas pris par d’autres tâches.

Ou un pulsant.

Il regarda autour de lui et s’aperçut que l’arme ne se trouvait pas sur la corniche. Il ne la voyait nulle part. Il avait dû la lâcher en tombant et elle avait sûrement rebondi. Mais où était-elle ?

Il s’approcha en rampant du bord de la corniche et regarda en bas. Ah, oui, la paroi était à pic, à part quelques petits affleurements ; si le pulsant les avait heurtés, il devait avoir ricoché et poursuivi sa chute. L’arme ne pouvait avoir atterri qu’au pied de la falaise. Si elle y était, Nafai ne la voyait pas : elle peut être quelque part dans les buissons. À moins que ce ne soient des arbres dont il apercevait le sommet.

« Nafai ! » C’était Vas qui l’appelait.

« Je suis là ! répondit Nafai.

— Dieu merci ! Tu es blessé ?

— Non ; mais je suis sur une corniche. Je dois pouvoir me déplacer vers le sud. Je suis à peu près dix mètres en-dessous de toi. Tu peux aller vers le sud, toi aussi ? Ici, c’est un à-pic et je ne vois pas de moyen de te rejoindre.

— As-tu le pulsant ? »

La question était inévitable. Nafai rougit de honte. « Non, j’ai dû le lâcher en tombant. Il doit être en bas de la falaise, à moins que tu ne le voies quelque part près de toi.

— Non, il n’est pas ici – tu l’avais en tombant.

— Alors, il est en bas. Déplace-toi vers le sud en même temps que moi. »

Parler de longer la paroi de la falaise était plus facile que de le faire, il s’en aperçut. Sa chute ne l’avait peut-être pas blessé gravement, mais la terreur l’avait marqué, ô combien ! C’est tout juste s’il parvint à s’obliger à se redresser, par crainte du bord, par crainte de la chute.

Je ne suis pas tombé parce que j’ai perdu l’équilibre, se dit-il, mais parce que l’adhérence était totalement insuffisante pour me maintenir sur ce rocher dangereux. Les conditions sont différentes sur cette corniche ; je peux m’y tenir debout en sécurité.

Aussi se redressa-t-il, dos à la paroi, respirant profondément, et il se donna l’ordre de bouger, de se déplacer de côté vers le sud le long de la corniche, pour aller voir au-delà de l’angle s’il n’y aurait pas un chemin de remontée. Mais plus il se parlait, plus ses yeux se fixaient sur le vide au-delà du bord de la corniche à moins d’un mètre de ses pieds. Si je me penche juste un peu en avant, je tombe. Et si je tombe en avant, je passe par-dessus le bord.

Non ! se dit-il. Je ne dois pas raisonner comme ça, ou je ne serai plus jamais bon à rien. J’ai suivi des corniches comme celle-ci des centaines de fois. Ce n’est rien du tout ! C’est de la rigolade ! Et ça irait mieux si je me mettais face à la paroi plutôt que de regarder ce vide qui tombe dans la mer.

Il se retourna donc et avança prudemment le long de la corniche, en se collant plus étroitement à la paroi qu’il ne l’aurait fait autrefois. Mais sa confiance grandissait à chaque pas.

Une fois qu’il eut passé l’angle de la falaise, il vit que la corniche s’interrompait – mais deux mètres seulement la séparaient de la suivante, au-dessus, d’où il serait ensuite facile de remonter à l’endroit où ils étaient arrivés moins d’une heure plus tôt. « Vas ! » cria-t-il. Il continua d’avancer jusqu’au plus près de la corniche supérieure. Il disposait d’une portée suffisante pour se hisser à la force des bras, mais il n’avait rien à quoi s’accrocher et le bord était friable et peu sûr. Le risque serait moindre si Vas l’aidait. « Vas, je suis là ! Aide-moi ! »

Mais il ne reçut aucune réponse. Alors il se remémora la pensée qu’il avait eue en s’avançant sur la plaque rocheuse : N’y va pas. Vas a l’intention de te tuer.

Se pouvait-il que ce fût un avertissement de Surâme ?

Ridicule !

Mais Nafai n’attendit pas la réponse de Vas. Il leva les bras aussi haut que possible par-dessus la corniche supérieure, puis planta les doigts dans la terre meuble et herbue. Elle glissait et s’arrachait, mais à force de gratter, il finit par trouver une prise qui lui permit de passer les épaules au-dessus du rebord ; il lui fut ensuite relativement simple de jeter une jambe sur la corniche et de se hisser vers la sécurité. Il roula sur le dos et resta étendu, haletant de soulagement. Il avait du mal à se convaincre qu’il venait d’accomplir quelque chose d’aussi dangereux si peu de temps après sa chute ; s’il avait glissé en grimpant sur cette corniche, il aurait eu bien du mal à se rattraper à celle d’en dessous. Il avait risqué la mort – mais il avait réussi.

À cet instant, Vas arriva. « Ah ! dit-il. Tu es déjà monté. Regarde, prends par là. Tu te retrouveras où nous étions.

— Il faut que je récupère le pulsant.

— Il est sûrement en miettes et inutilisable. Ces engins ne sont pas faits pour résister à de telles chutes.

— Je ne peux pas rentrer au camp pour dire à tout le monde que je n’ai plus le pulsant, insista Nafai. Que je l’ai perdu ! Il est là, en bas, et même s’il est en quarante morceaux, je rapporterai ces morceaux au camp.

— Il vaut mieux leur dire que tu l’as cassé plutôt que perdu ?

— Oui. Mieux vaut leur montrer les morceaux ; sinon, ils se demanderaient toujours si je n’aurais pas pu le retrouver en cherchant mieux. Tu ne comprends donc pas qu’il s’agit de l’approvisionnement en viande de toutes nos familles ?

— Oh, si, je comprends, répondit Vas. Vu comme ça, évidemment, il faut le chercher. Tiens, on peut descendre par là – le chemin est assez facile.

— Je sais, dit Nafai. Il va jusqu’à la mer.

— Tu crois ?

— Par là, et ensuite sur la gauche… tu vois ?

— Ah oui, on doit sans doute pouvoir y accéder. »

Nafai se sentit vaguement honteux d’avoir remarqué ce trajet jusqu’à la mer, alors que Vas n’y avait même pas songé.

Mais au lieu d’aller au bord de l’eau, ils descendirent jusqu’aux broussailles où le pulsant avait dû choir. Ils n’eurent pas à chercher longtemps ; il était là, cassé en deux moitiés. Ils retrouvèrent plusieurs petits composants internes éparpillés dans les buissons et d’autres leur échappèrent sûrement. On ne réparerait pas ce pulsant.

Nafai fourra néanmoins les morceaux gros et petits dans le harnais qu’il avait fabriqué pour transporter l’arme et qu’il referma d’un nœud. Puis Vas et lui entamèrent la longue remontée. Nafai suggéra que son compagnon marche en tête, car il se rappellerait sans doute mieux le chemin, et Vas acquiesça sans hésiter. Nafai ne lui donna pas le moindre soupçon qu’il n’osait pas le laisser marcher derrière lui, parce qu’il ne pourrait pas voir ce qu’il faisait.

Surâme, cet avertissement venait-il de toi ?

Il n’obtint aucune réponse de Surâme, du moins aucune réponse directe à sa question. Il lui vint par contre la pensée nette qu’il devait parler à Luet en rentrant au camp. Comme c’était ce qu’il avait l’intention de faire de toute façon, surtout après l’expérience qu’il venait de vivre où il avait frôlé la mort, il supposa qu’il s’agissait d’une pensée personnelle et que Surâme ne lui avait rien dit.