7
L’arc
La perte du pulsant fut un tel coup pour le groupe que ni Volemak ni Elemak ne firent le moindre effort pour maintenir le calme – jusqu’au moment où la situation faillit leur échapper. Les morceaux de l’arme gisaient sur un bout de tissu ; non loin se trouvaient les deux pulsants abîmés par leur séjour dans l’eau, qu’Elemak avait récupérés. Zdorab était assis à côté, l’Index sur les genoux, et il lisait à voix haute les numéros des éléments brisés. Presque tous les autres restaient debout – bien rares ceux qui étaient assez équanimes pour s’asseoir –, ils attendaient, regardaient autour d’eux, faisaient les cent pas en marmonnant pendant que l’archiviste s’efforçait de savoir si l’on pouvait reconstituer un pulsant avec les pièces en état.
« Rien à faire, dit-il enfin. Même si nous possédions les pièces nécessaires, nous n’avons pas les instruments qu’il faut, d’après l’Index, et rien pour les fabriquer sans passer cinquante ans à maîtriser le niveau requis de technologie.
— Ça, c’était un plan génial de la part de Surâme ! s’écria Elemak. Maintenir l’humanité au plus bas niveau de technologie ! Il a si bien réussi que même si nous savons fabriquer des pulsants, nous ne comprenons rien à leur fonctionnement et nous sommes incapables de les réparer !
— L’idée ne venait pas de Surâme, intervint Issib.
— Et alors, quelle importance ? lança Mebbekew. On va tous crever, maintenant ! »
Dol éclata en sanglots qui, pour une fois, avaient l’air sincères.
« Je regrette, dit Nafai.
— Ah merci ! Quel soulagement de savoir que tu as des remords ! cracha Elemak. Et puis qu’est-ce que tu allais foutre dans un coin dangereux comme ça ? On te confie le seul pulsant encore en état, et c’est ça que tu fais avec ?
— C’est là qu’était le gibier, expliqua Nafai.
— S’il avait sauté de la falaise, tu l’aurais suivi ? » fit Volemak.
Nafai fut anéanti : son père se joignait aux reproches cinglants d’Elemak ! Lequel était loin d’en avoir fini :
« Je vais te parler en toute franchise, mon cher petit frère : si tu avais pu choisir, du pulsant ou de toi-même, qui allait atterrir sur la corniche au lieu de dégringoler jusqu’en bas, ça aurait bien arrangé tout le monde que tu choisisses le pulsant ! »
L’injustice de ces propos était presque insupportable. « Ce n’est pas moi qui ai perdu les trois premiers !
— Mais quand c’est arrivé, il nous restait encore un pulsant ; ce n’était donc pas aussi grave, dit Père. Cette fois, c’était le dernier, tu le savais, et tu as quand même pris ce risque.
— Il suffit ! intervint Rasa. Nous convenons tous, Nafai compris, de la terrible erreur que c’était d’exposer le pulsant. Mais le pulsant n’existe plus, il est irréparable, et nous nous retrouvons dans cette région inconnue sans moyen de tuer du gibier. Peut-être l’un de vous aurait-il quelque idée sur ce que nous allons faire, à part accabler Nafai de reproches ? »
Merci, Mère, pensa Nafai.
« N’est-ce pas évident ? demanda Vas. L’expédition est finie !
— Non, ce n’est pas évident, répliqua Volemak d’un ton tranchant. Surâme a pour but de sauver Harmonie de la destruction dont fut victime la Terre il y a quarante millions d’années, rien de moins. Allons-nous y renoncer parce que nous avons perdu une arme ?
— Mais il ne s’agit pas de l’arme, dit Eiadh. Il s’agit de la viande. Nous avons besoin de viande.
— Et la question n’est pas seulement de nous préserver un régime équilibré, ajouta Shedemei. Même si nous nous installions ici et semions tout de suite – et comme ce n’est pas la saison, nous ne le ferions pas –, mais même dans ce cas, nous ne moissonnerions les cultures riches en protéines de base que bien après avoir souffert de grave malnutrition.
— Qu’entends-tu par “grave malnutrition” ? demanda Volemak.
— J’entends quelques morts par la faim, surtout chez les enfants.
— Mais c’est affreux ! hurla Kokor. Tu as pratiquement tué mon bébé ! »
Son cri déclencha un chœur de gémissements. Au milieu du vacarme, Nafai s’adressa en silence à Surâme : Existe-t-il un moyen de nous en sortir ?
As-tu une suggestion à faire ?
Nafai tenta d’imaginer une arme qu’on pût fabriquer avec les matériaux immédiatement accessibles. Il se souvint que les soldats gorayni étaient munis de lances, d’arcs et de flèches. Ces instruments pouvaient-ils servir pour la chasse ou bien étaient-ils réservés à la guerre ?
La pensée éclata dans son esprit : Ce qui peut tuer un homme peut sans aucun doute tuer un animal. Chasser à la lance exige un groupe de rabatteurs, sinon on s’approche rarement assez de la proie pour pouvoir la tuer, même avec un atlatl pour étendre la portée du jet.
L’arc et la flèche, alors ?
Un bon arc porte quatre fois plus loin qu’un pulsant. Mais c’est très difficile à fabriquer.
Et un arc de second ordre avec une portée à peu près similaire à celle d’un pulsant ? Tu pourrais m’apprendre à en faire un ?
Oui.
Et crois-tu que je pourrais abattre du gibier avec, ou bien faut-il beaucoup de temps pour apprendre ?
Cela prend le temps qu’il faut.
C’était sans doute la meilleure réponse qu’il pouvait attendre de Surâme, et elle n’était pas si inquiétante que ça. Il y avait de l’espoir, au moins.
Quand son attention revint au groupe, la plupart avaient manifestement poussé Volemak à bout de patience. « Croyez-vous donc que c’est moi qui ai manigancé tout ceci ? Que c’est moi qui ai supplié Surâme de nous entraîner dans cette région affreuse, de faire naître nos bébés en plein désert et de nous laisser errer sans but dans la nature sans les vivres nécessaires ? Ne croyez-vous donc pas que je préférerais me trouver dans une maison, moi aussi ? Avec un lit ? »
Nafai vit que Volemak avait surpris tout le monde en joignant ses plaintes aux leurs. Mais cela ne les rassurait nullement – certains eurent même l’air franchement terrifiés de voir le pilier qui les soutenait montrer ainsi une fissure. Et le masque d’Elemak dissimulait à peine son mépris pour son père. Ce n’était pas un épisode dont Volemak allait tirer gloire, Nafai s’en rendit bien compte – et il était surtout inutile. S’il avait seulement posé à Surâme les mêmes questions que Nafai, il aurait été rassuré. Il existait bel et bien un moyen de s’en sortir.
Vas reprit la parole. « Je vous le dis, rien de tout ça n’est nécessaire. Nafai et moi avons trouvé un chemin assez facile pour descendre de la montagne ; on ne pourra peut-être pas y faire passer les chameaux, mais s’il ne s’agit que de contourner la baie pour atteindre Dorova, il suffit d’emporter de l’eau et des vivres pour une journée.
— Abandonner les chameaux ? dit Elemak. Les tentes ?
— Les glacières et les caissons secs ? protesta Shedemei.
— Eh bien, que certains d’entre vous restent, déclara Mebbekew, pour emmener les chameaux par le chemin le plus long. Sans les femmes ni les enfants, ça ne prendra pas plus d’une semaine, et pendant ce temps, nous autres, nous irons en ville. Dans quelques mois, nous serons de retour à Basilica. Ou bien là où vous déciderez d’aller. »
Il y eut un murmure général d’assentiment.
« Non, lança Nafai. Il ne s’agit pas de nous, mais d’Harmonie, de Surâme !