— Personne ne m’a demandé si j’étais volontaire pour cette noble cause, rétorqua Obring, et pour ma part, j’en ai ma claque !
— La cité est juste à côté, dit Sevet. Nous y arriverions très vite !
— Imbéciles ! cracha Elemak. Ce n’est pas parce que vous pouvez voir la cité, la plage à longer pour l’atteindre, que le trajet sera facile à pied ! En une journée ? Laissez-moi rire ! Vous avez acquis de la force au cours de l’année passée, c’est vrai, mais personne d’entre vous n’est assez en forme pour marcher sur une telle distance en portant un bébé, encore moins les litres d’eau nécessaires, ni les vivres. Marcher dans le sable, c’est épuisant, et plus on est chargé, plus on avance lentement, ce qui veut dire qu’il vous faudrait emporter davantage de vivres pour un trajet plus long, ce qui signifie que vous seriez encore plus chargés et voyageriez encore moins vite !
— Alors, nous sommes coincés ici jusqu’à notre mort ? pleurnicha Kokor.
— Ah, ferme-la ! cria Sevet.
— Nous ne sommes pas coincés, dit Nafai, et nous ne sommes pas obligés de laisser tomber l’expédition. Avant l’invention des pulsants, l’homme savait tuer du gibier. D’autres armes existent.
— Quoi, tu as l’intention d’étrangler tes proies ? ricana Mebbekew. Ou de les décapiter avec le fameux fil-à-couper-le-Gaballufix ? »
Nafai se raidit pour résister à la colère que déclenchait en lui les railleries de son frère. « Un arc et des flèches. Surâme sait comment les fabriquer.
— Eh bien, qu’il les fabrique ! rétorqua Obring. Ce n’est pas pour ça que l’un de nous saura s’en servir !
— Pour une fois, je suis d’accord avec Obring, dit Elemak. Il faut des années de pratique pour faire un bon archer. Pourquoi avais-je emporté des pulsants, à ton avis ? Les arcs sont plus efficaces, ils ont une plus grande portée, ils ne tombent jamais à court d’énergie et ils abîment moins la viande. Mais je ne sais pas m’en servir, encore moins les fabriquer.
— Moi non plus, répondit Nafai. Mais Surâme peut m’apprendre.
— D’ici un mois, peut-être. Mais nous ne disposons pas d’un mois.
— D’ici un jour. Donnez-moi jusqu’à demain, au coucher du soleil. Si je n’ai pas rapporté de gibier à ce moment-là, alors, comme Vas et Meb, je serai d’accord pour aller à Dorova, du moins pour quelque temps.
— Si nous allons à Dorova, c’est la fin de cette expédition grotesque, dit Meb. Je ne remonterai jamais sur un chameau sauf pour rentrer chez moi ! »
Plusieurs autres acquiescèrent.
« Donnez-moi une journée et je me rangerai à votre avis, reprit Nafai. Nous ne sommes pas encore à bout de vivres et l’endroit n’est pas mal choisi pour attendre. Une journée.
— Tu perds ton temps, dit Elemak. Tu ne peux pas y arriver.
— Alors, quel mal y aura-t-il à me laisser en faire la preuve ? Mais je prétends réussir, avec l’aide de Surâme. Il possède tout le savoir nécessaire dans sa mémoire, et le gibier n’est pas difficile à trouver par ici.
— Je traquerai pour toi, proposa Vas.
— Non ! » s’écria Luet. Nafai se tourna vers elle, surpris – elle n’était pas intervenue jusque-là. « Nafai doit y arriver seul avec Surâme. C’est ainsi que cela doit être. » Puis elle leva vers son époux un regard intense qui ne cillait pas.
Elle sait quelque chose, pensa Nafai. Alors il se rappela les idées qui lui étaient venues dans la montagne le matin même, que Vas avait tenté de le tuer et provoqué sa chute. Surâme aurait-il parlé clairement à Luet ? Mes craintes étaient-elles fondées ? Est-ce pour cela qu’elle préfère me voir partir seul ?
« Tu te mettrais donc en route demain matin ? demanda Volemak.
— Non : aujourd’hui. J’espère fabriquer l’arc ce jour même, afin de disposer de la journée de demain pour chasser. Après tout, je risque de rater mes premières cibles.
— C’est grotesque ! s’exclama Meb. Mais pour qui se prend-il, à la fin ? Pour un des héros de Pyiretsiss ?
— Je refuse de permettre l’échec de cette expédition ! cria Nafai. Voilà qui je suis ! Et si je ne laisse pas la destruction d’un pulsant nous arrêter, tu peux parier toute la morve dans ton nez que je ne te laisserai pas m’en empêcher ! »
Meb le dévisagea, puis éclata de rire. « Pari tenu, Nyef, cher petit frère ! Toute la morve dans mon nez que tu échoueras !
— Tenu !
— Sauf qu’on n’a pas précisé ce que tu me devras, toi, quand tu auras échoué.
— Aucune importance. Je n’échouerai pas.
— Mais au cas où… eh bien, tu seras mon serviteur personnel ! »
Un murmure de dérision accueillit les paroles de Meb. « La morve contre la servitude, dit Eiadh avec mépris. C’est bien de toi, Meb !
— Il n’est pas obligé d’accepter, répliqua Meb.
— Fixe une limite de temps, demanda Nafai. Disons… un mois.
— Un an. Un an pendant lequel tu feras tout ce que je t’ordonnerai.
— C’est répugnant ! s’exclama Volemak. Je m’y oppose formellement !
— Tu as déjà accepté, Nafai, dit Mebbekew. Si tu te défiles maintenant, tout le monde saura que tu es un parjure !
— Quand je déposerai la viande à tes pieds, Meb, alors tu décideras de ce que je suis, et ce ne sera pas un parjure, sois-en certain ! »
Et ainsi fut-il convenu. Ils attendraient le retour de Nafai le lendemain au coucher du soleil.
Il s’en alla dans la tente-cuisine, réunit rapidement ce dont il aurait besoin, biscuits, melon déshydraté et viande séchée ; puis il se dirigea vers la source pour y remplir sa gourde. Son poignard au côté, il ne lui faudrait rien d’autre.
Luet le rejoignit là, agenouillé au bord de la mare, immergeant sa gourde pour la remplir.
« Où est Chveya ? demanda-t-il.
— Avec Shuya. Il fallait que je te parle ; mais au lieu de ça, il y a eu cette… cette assemblée.
— Et moi aussi, je devais te parler. Mais la situation nous a échappé, et maintenant nous n’avons plus de temps.
— J’espère que tu as au moins le temps de prendre ça. »
Dans sa main, il y avait une bobine de fil.
« Il paraît que les arcs ne marchent pas sans corde, dit-elle. Et Surâme prétend que ce fil-ci serait le meilleur.
— Tu lui as posé la question ?
— Elle avait l’air de croire que tu allais te sauver sans en emporter et que ça te manquerait bientôt.
— Pour ça, oui ! » Il s’empara de la bobine et la fourra dans sa besace. Puis il se pencha vers Luet et l’embrassa. « Tu fais toujours attention à moi.
— Quand je le peux. Nafai, pendant ton absence ce matin, Surâme s’est adressée à moi, très clairement.
— Eh bien ?
— Vas était-il près de toi lorsque tu es tombé ?
— Oui.
— Assez pour avoir provoqué ta chute ? En te poussant le pied, par exemple ? »
Nafai revit instantanément ce terrifiant instant sur la paroi où son pied droit avait dérapé. Il avait glissé vers l’intérieur, vers son pied gauche. Si le manque soudain d’adhérence avait été seul en cause, n’aurait-il pas glissé tout droit ?
« Oui, dit-il enfin. Surâme a voulu me prévenir, mais…
— Mais tu as cru qu’il s’agissait de ta propre peur et tu ne l’as pas écoutée. »
Nafai acquiesça. Luet savait à quoi ressemblait la voix de Surâme – à ses propres pensées, à ses propres craintes.
« Ah, vous les hommes ! soupira-t-elle. Toujours à redouter d’avoir peur ! Vous ne savez donc pas que la peur, c’est l’outil de base de l’évolution pour maintenir une espèce en vie ? Vous agissez pourtant comme si vous vouliez mourir !