— Ma foi, je ne peux rien à l’action de la testostérone sur moi. Tu apprécierais beaucoup moins de m’avoir épousé si je n’en avais pas du tout ! »
Elle sourit, mais son sourire ne dura pas. « Surâme m’a dit autre chose. Vas a l’intention…»
Mais à cet instant, Obring et Kokor arrivèrent en flânant. « Alors, on réfléchit à deux fois à sa décision, petit frère ? demanda Kokor.
— Je réfléchis souvent trois ou quatre fois à mes actes, répondit Nafai. Je ne me contente pas d’une seule, comme toi.
— Je voulais simplement te souhaiter bonne chance, reprit Kokor. J’espère sincèrement que tu nous rapporteras un petit lièvre minable à manger. Sinon, nous devrons aller dans une cité et manger des aliments cuisinés ! Ce serait horrible, ce n’est pas ton avis ?
— Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que tu ne crois pas à tes bonnes paroles, rétorqua Nafai.
— Si je te donnais une seule chance de réussir, dit Obring, je te casserais le bras.
— Si un homme tel que toi pouvait me casser le bras, c’est pour le coup que je n’aurais pas une chance de réussir.
— Je vous en prie ! intervint Luet. N’avons-nous pas assez d’ennuis ?
— Oh, la gentille petite pacifiste ! grinça Kokor. Tu n’es pas terrible à regarder, mais tu deviendras peut-être une jolie petite vieille, avec le temps ! »
Nafai ne put se retenir. Les insultes de Kokor étaient si puériles, elles lui rappelaient tant ce qui passait pour de l’esprit chez les enfants qu’il ne put s’empêcher d’éclater de rire.
Kokor n’apprécia pas. « Ris tant que tu voudras ; mais moi, je peux faire fortune grâce à ma voix et Mère possède toujours une résidence à Basilica dont je peux hériter ! Toi, qu’est-ce que ton père peut te léguer ? Et quel genre de résidence pourra bien établir pour toi à Basilica ta petite orpheline d’épouse ? »
Luet s’avança face à Kokor ; Nafai remarqua pour la première fois qu’elles étaient presque de la même taille : Luet avait grandi au cours de l’année. C’est vraiment encore une enfant, se dit-il.
« Koya, déclara-t-elle, tu oublies à qui tu t’adresses. Tu peux regarder Nafai comme ton petit frère. À l’avenir, cependant, j’espère que tu te rappelleras qu’il est l’époux de la sibylle de l’eau. »
Kokor répondit d’un air de défi : « Et quelle importance ici ?
— Ici… aucune. Mais si nous devions retourner à Basilica, chère Koya, je me demande jusqu’où irait ta carrière si l’on te savait l’ennemie de la sibylle. »
Kokor blêmit. « Tu ne ferais pas ça !
— Non, dit Luet, en effet. Je n’ai jamais usé de mon influence de cette façon. Et d’ailleurs, nous ne retournerons pas à Basilica. »
Jamais Nafai n’avait vu Luet agir d’une manière aussi impérieuse. Il était assez basilicain pour se sentir terrassé de révérence à la seule mention du titre de sibylle de l’eau ; il oubliait parfois, et sans mal, que la femme qui partageait son lit chaque soir était la même dont les rêves et les paroles se murmuraient de maison en maison à Basilica. Une fois, elle était venue à lui à grand risque en quittant la cité nuitamment pour l’avertir d’un danger qui menaçait son père – et cette nuit-là, elle n’avait en rien manifesté qu’elle eût conscience de son rôle éminent dans la cité. Une autre fois, alors que les hommes de Gaballufix le pourchassaient, elle l’avait emmené traverser les eaux du lac des Femmes, où nul homme n’avait le droit de se rendre sous peine de mort, et même là, devant celles qui voulaient le tuer, elle n’avait pas pris ce ton altier ; elle avait parlé calmement, sans éclat.
À cet instant, Nafai comprit : Luet ne prenait pas cet air de majesté hautaine parce qu’il faisait partie de sa personnalité ; elle agissait ainsi parce que c’est ainsi que Kokor aurait fait si elle avait eu la moindre parcelle de pouvoir. Luet s’adressait à la demi-sœur de Nafai dans un langage qu’elle pouvait comprendre. Et le message avait été reçu. Kokor tira Obring par la manche et tous deux s’en allèrent.
« Tu es vraiment douée, dit Nafai. Je suis impatient de te voir utiliser cette voix sur Chveya, à sa première insolence.
— J’ai l’intention de faire de Chveya une femme avec laquelle on n’a pas besoin de se servir de cette voix-là.
— Je ne te la connaissais même pas. »
Luet sourit. « Moi non plus. » Elle l’embrassa de nouveau.
« Tu étais en train de me parler de Vas.
— Oui ; il s’agit d’un élément qu’Hushidh a vu mais n’a pas compris, et Surâme me l’a expliqué. Vas n’a pas oublié que Sevet l’a trompé avec Obring et l’a soumis à une humiliation publique.
— Non ?
— Surâme dit qu’il projette de les tuer. »
Nafai éclata d’un rire de dérision. « Vas ? Mais c’était l’image même du calme, à l’époque de cet épisode ! Mère disait qu’elle n’avait jamais vu personne prendre si bien une situation aussi désagréable !
— Il garde sa vengeance pour plus tard, je suppose. Nous avons tout un faisceau de preuves qui indiquent que Vas ne serait pas aussi coopératif et serein qu’il le paraît.
— Oui, c’est vrai. Meb et Dol, de même qu’Obring et Kokor, se lamentent parce qu’ils veulent rentrer à la cité ; mais pas Vas. Il ne dit rien, il a l’air d’accord pour continuer, et puis il s’arrange pour détruire les pulsants afin de nous obliger à revenir.
— Il faut reconnaître que c’était un plan astucieux.
— Et s’il me tue en cours de route, eh bien, tant pis. J’y pense maintenant… si Gaballufix avait été aussi subtil que Vas, il serait roi de Basilica, aujourd’hui.
— Non, Nafai. Il serait mort.
— Et pourquoi ?
— Parce que Surâme t’aurait ordonné de le tuer pour t’emparer de l’Index. »
Nafai la dévisagea, abasourdi. « C’est toi qui me jettes ça à la figure ? »
Elle secoua fermement la tête en signe de dénégation. « Je te rappelle cet événement pour que tu n’oublies pas à quel point tu es fort. Tu peux te montrer plus impitoyable et plus rusé que Vas quand tu sais que tu sers le plan de Surâme. Va, maintenant, Nafai. Il te reste quelques heures de jour. Tu réussiras, je le sais. »
La caresse de la main de Luet sur sa joue encore présente dans la mémoire de sa peau, sa voix encore à l’oreille, sa confiance et son honneur brûlant toujours dans son cœur, il avait vraiment l’impression d’incarner un héros de Pyiretsiss. Notamment Velikodushnu, qui dévora vif le cœur du dieu Zaveest afin que les habitants de Pyiretsiss vivent en paix plutôt que de conspirer sans cesse pour prendre l’avantage les uns sur les autres et abattre ceux qui réussissaient. L’illustration de la version qu’avait lue Nafai montrait Velikodushnu la tête plongée dans le thorax béant du dieu, pendant que les longs ongles de Zaveest lui lacéraient le dos. C’était resté une des images les plus fortes de son enfance, celle de cet homme qui refusait d’écouter son inextinguible souffrance pour détruire le mal qui anéantissait son peuple.
C’était cela, un héros, pour Nafai, quelqu’un de bien, et s’il imaginait Gaballufix sous les traits de Zaveest, alors il était juste et bon de l’avoir tué.
Mais cette idée ne le soutint qu’un instant ; il fut aussitôt repris par l’horreur de l’avoir assassiné gisant ivre-mort et sans défense dans la rue. Et il comprit alors que peut-être ce souvenir, cette culpabilité, cette honte, cette horreur – peut-être était-ce sa façon à lui de se faire lacérer le dos par Zaveest tandis qu’il dévorait le cœur du plus maléfique des dieux.
Peu importe. Je dois remettre ça à sa place, dans mes souvenirs et non au premier plan de mes pensées. Je suis celui qui a tué Gaballufix, c’est vrai, mais aussi celui qui doit fabriquer un arc, abattre un animal et le rapporter au camp demain au coucher du soleil, sinon Surâme n’aura plus qu’à recommencer à zéro.