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— Nos fils ? Ne pêche pas tes poissons avant d’être à la mer, ma chère Shedya. Nous ignorons si nous y arriverons une seule fois, et encore moins si nous pourrons le faire assez souvent pour concevoir un enfant. Ce sera peut-être si épouvantable pour tous les deux que nous ne nous y risquerons plus jamais !

— Mais tu essaieras une première fois ?

— J’essaierai jusqu’à ce que nous réussissions, ou que tu me dises d’arrêter. » Il se pencha et lui baisa la joue. « Voici ce qui sera peut-être le plus difficile pour moi : c’est qu’au fond de mon cœur, je te considère comme ma sœur chérie. Je risque d’avoir l’impression de commettre un inceste.

— Oh, je t’en prie, combats cette impression ! Les seuls problèmes de ce genre que nous aurons, c’est quand un des enfants de Luet tombera amoureux d’un de ceux d’Hushidh : ils seront cousins germains. Mais toi et moi sommes éloignés, génétiquement parlant.

— Et pourtant si proches ! Aide-moi à le faire pour toi ; si j’y arrive, quelle joie pour nous ! Mais nous enfuir, voler nos amis, nous séparer l’un de l’autre, défier Surâme… quel bonheur cela pourrait-il nous apporter ? Non, c’est la meilleure solution, Shedya. Reste avec moi. »

Nafai trouva le bois assez facilement – Surâme avait une idée très exacte de ce qui poussait dans le secteur et savait naturellement quelles essences choisissaient les fabricants d’arcs des différentes cités et cultures. Ce qu’il ne pouvait fournir à Nafai, c’était le talent de travailler ce bois. Dans l’ensemble, Nafai n’était pas maladroit ; mais à la vérité, il n’avait jamais œuvré avec du bois ni avec des couteaux, sauf pour écorcher et vider le gibier. Il rata deux arcs ; le soir tombait et il n’avait même pas commencé à façonner des flèches, tant l’arc lui causait de soucis.

Je ne peux pas acquérir en une heure un talent que d’autres mettent toute une vie à développer.

Était-ce la voix de Surâme dans son esprit, cette pensée qui lui était venue ? Ou bien la voix du désespoir ?

Nafai était assis sur un rocher plat, découragé. Il tenait son troisième morceau de bois couché en travers des genoux, son couteau à la main, aiguisé de frais et tranchant. Mais il en savait à peine plus sur le travail du bois qu’au début – tout ce qu’il possédait, c’était une liste des différentes façons dont un couteau pouvait glisser en abîmant l’arc en formation, ou dont le bois pouvait se rompre au mauvais endroit ou selon le mauvais angle. Il ne s’était jamais senti aussi frustré depuis le jour où Surâme lui avait montré le rêve de son père, le conduisant au bord de la folie.

À ce souvenir, un frisson d’horreur le traversa. Mais en y réfléchissant, il se dit qu’il y aurait peut-être un moyen…

« Surâme, murmura-t-il, il existe des maîtres fabricants d’arcs de par le monde. En ce moment même, l’un d’eux est en train de tailler une pièce de bois pour lui donner la forme idéale.

Pas avec des outils aussi primitifs que les tiens, répondit Surâme dans sa tête.

Eh bien, trouves-en un et persuade-le d’amenuiser un arc avec un simple couteau. Ensuite, instille ses pensées, ses gestes dans mon esprit, que je ressente ce qu’il ressent.

Cela va te rendre fou.

Alors, trouve un fabricant d’arcs dans ta mémoire, un qui ait toujours travaillé de cette façon – en quarante millions d’années, il a bien dû en exister un, qui aimait le contact du couteau, capable de façonner un arc sans réfléchir.

Ah… sans réfléchir… pure habitude, pur réflexe…

Père se concentrait trop sur tout ce qui se passait dans son rêve ; c’est pour ça que je n’ai pas supporté ses souvenirs. Mais un fabricant d’arcs dont les mains travaillent sans qu’il y pense. Donne-moi ce genre de talent. Fais-moi sentir ce qu’il ressent, que j’acquière moi aussi ces réflexes.

Je n’ai jamais rien fait de tel. Je n’ai pas été conçu pour cela. Tu risques quand même la folie.

Je risque aussi de fabriquer un arc. Et si j’échoue, l’expédition est terminée.

Je vais essayer. Donne-moi un peu de temps. Il en faut pour retrouver un seul individu dans toutes ces générations humaines sur Harmonie, un homme qui ait travaillé en réfléchissant si peu…

Et Nafai attendit. Une minute, deux. Puis une étrange sensation l’envahit. Un picotement, pas vraiment dans ses bras, plutôt dans l’idée de ses bras qui ne quittait pas son esprit. Un besoin de faire bouger ses muscles, de travailler. Ça marche, songea-t-il ; c’est la mémoire musculaire, nerveuse, et il faut que j’apprenne à la recevoir, à laisser mon corps se faire guider par les mains, les doigts, les poignets et les bras d’un autre.

Il déplaça le couteau au creux de sa main jusqu’à le sentir bien. Alors, il se mit à le passer à la surface du bois, sans même laisser la lame mordre, rien que pour sentir la face du baliveau. Enfin, il sut – il sentit, plutôt – que le bois invitait la lame à l’effleurer, à peler sa fine écorce. Il enfonça le couteau dans le bois comme un poisson qui trace son chemin dans la mer ; il sentit la résistance du matériau et s’en inspira pour découvrir les points durs, les points faibles et les contourner en diminuant la pression là où elle risquait de casser le bois, en mordant férocement là où le bois implorait la discipline de la lame.

Le soleil était couché et la lune se levait quand il en eut fini. Mais l’arc était lisse et magnifique.

C’est du bois vert : il ne restera pas élastique longtemps.

Comment le sais-je ? se demanda Nafai, puis il éclata d’un rire d’autodérision. Comment avait-il su tout le reste ?

Nous pouvons choisir les baliveaux qu’il nous faut et fabriquer des arcs de bois vert pour commencer, mais aussi en garder d’autres pour les faire sécher : les arcs que nous en tirerons seront plus durables. Les forêts ne manquent pas sur notre route vers le sud, elles conviendront à nos besoins. Nous ne serons même pas obligés d’attendre ici d’avoir rassemblé le bois nécessaire.

Avec précaution, il fit une boucle à une extrémité de la ficelle que Luet lui avait donnée et la serra dans l’encoche qu’il avait pratiquée au bout de l’arc. Puis il tira le fil sur toute la longueur de l’arme jusqu’à l’autre encoche où il fit une nouvelle boucle qu’il serra. Il tendit l’arc afin d’obtenir une tension constante : ainsi, lorsqu’il décocherait une flèche, la corde, au lieu de flotter, retrouverait une parfaite rectitude et la flèche volerait droit. Tout avait l’air en place, comme s’il avait répété ces gestes mille fois ; il serra le nœud avec aisance et adresse, coupa l’excès de fil et le remit dans son sac.

« Quand je réfléchis, murmura-t-il à Surâme, je n’arrive à rien.

Parce que c’est un réflexe, lui fut-il répondu. Cela se situe à un niveau plus profond que la pensée.

— Mais est-ce que je m’en souviendrai ? Pourrai-je l’enseigner aux autres ?

Tu t’en souviendras en partie. Tu feras des erreurs mais cela te reviendra, parce que c’est à présent profondément ancré dans ton esprit. Tu ne seras peut-être pas capable de bien expliquer ce que tu fais, mais tes élèves te verront faire et pourront apprendre par l’exemple.

L’arc était prêt. Il le détendit et se mit au travail sur les flèches. Surâme l’avait mené en un lieu où nichaient de nombreux oiseaux ; il y découvrit des plumes en quantité.

Quant aux hampes courtes et droites, elles provenaient des joncs durs et ligneux qui poussaient autour d’un étang ; les têtes sortaient d’un éboulement d’obsidienne sur le flanc d’une colline. Il réunit le tout sans savoir qu’en faire ; et soudain le savoir se déversa de ses doigts sans même passer par son esprit conscient. À l’aube, il aurait ses flèches, son arc, et peut-être encore un peu de temps pour dormir quelques heures. Après, ce serait le plein jour et le moment de vérité : il lui faudrait traquer une proie, la tuer et la rapporter au camp.