Et si j’y arrive, que se passera-t-il ? Je serai le héros qui rentre d’un pas triomphant, le sang de la chasse sur les mains, sur les vêtements. Je serai celui qui aura rapporté de la viande quand personne d’autre n’en était capable, celui qui aura rendu possible la poursuite de l’expédition. Tel Velikodushnu, je serai le sauveur de ma famille et de mes amis, tout le monde saura ceci : lorsque mon père lui-même hésitait à continuer le voyage, moi, j’ai trouvé le moyen d’aller de l’avant, si bien que quand nous partirons dans les étoiles et que le pied de l’homme foulera de nouveau le sol de la Terre, ce sera ma victoire, parce que j’aurai fabriqué cet arc, ces flèches et rapporté de la viande aux épouses…
Soudain, une pensée traversa sa rêverie triomphale : désormais, c’est moi qu’on rendra responsable si quelque chose va de travers. C’est à moi qu’on reprochera tous les malheurs du voyage. L’expédition sera la mienne et même Père se tournera vers moi pour la commander. Ce jour-là, Père s’affaiblira irrémédiablement. Qui aura l’autorité, alors ? Jusque-là, la réponse aurait été claire et nette : Elemak : qui pourrait rivaliser avec lui ? Qui suivrait quelqu’un d’autre, en dehors de la poignée de personnes prêtes à obéir à Surâme au doigt et à l’œil ? Mais dorénavant, si je reviens en héros, je serai en position de l’égaler ; pas de le dominer, seulement de l’égaler. J’aurai simplement assez d’autorité pour mettre le groupe en pièces. Il n’en sortira qu’amertume, quel que soit le vainqueur, voire des effusions de sang, et il ne faut pas que ça arrive en ce moment, si l’on veut que l’expédition réussisse.
Donc je ne peux pas revenir en héros. Je dois trouver le moyen de rapporter la viande dont nous avons besoin pour vivre, pour nourrir les enfants – sans pour autant affaiblir l’autorité de Père.
Tandis qu’il se creusait la cervelle, ses doigts et ses mains poursuivaient leur travail, découvraient sans erreur les joncs les plus droits, y pratiquaient l’encoche pour la corde, les spirales pour les plumes et en ouvraient l’autre extrémité avant de la brider pour maintenir en place la mince tête d’obsidienne.
Zdorab était étendu aux côtés de Shedemei, en nage, épuisé. Le simple effort physique l’avait presque vaincu. Comment un acte qui leur procurait si peu de plaisir à tous les deux pouvait-il être si important pour elle – et pour lui aussi, quoique d’une autre façon ? Pourtant, ils l’avaient accompli, malgré le manque d’intérêt initial de Zdorab. Il lui revint une phrase qu’avait prononcée un de ses anciens amants : « Au bout du compte, les mâles humains sont capables de s’accoupler avec n’importe quelle créature qui reste assez longtemps immobile et ne mord pas trop fort. » Peut-être bien…
Il avait pourtant espéré, tout au fond de lui-même, que lorsqu’il s’apparierait enfin avec une femme, une région de son cerveau, une glande quelconque de son organisme s’éveillerait en disant : « Ah, c’est donc comme ça que ça marche ! » Alors ce serait la fin de sa solitude et son corps connaîtrait la place qui lui revenait dans le grand plan de la nature. Mais la vérité, c’est que la nature ne nourrissait aucun plan ; tout n’était qu’une suite d’accidents. Une espèce « fonctionnait » si un nombre suffisant de ses membres se reproduisaient fidèlement et assez souvent pour la maintenir en vie ; quelle importance si un pourcentage insignifiant – le mien, songea Zdorab avec amertume – se retrouvait hors jeu, sur le plan de la reproduction ? Dans la nature, rien ne se passait comme dans une fête d’anniversaire : elle ne se souciait pas d’inclure tout un chacun. Le corps de Zdorab passerait dans les engrenages de la vie, que ses gènes se reproduisent ou non en cours de route.
Et pourtant… Et pourtant ! Même si son corps n’avait tiré aucun plaisir de celui de Shedemei (qui s’était finalement épuisé à satisfaire le sien !) il y avait trouvé de la joie à un autre niveau, parce que le don avait été fait. La friction et la stimulation pures et simples des nerfs l’avaient finalement emporté et avaient déclenché le réflexe qui avait déposé un million d’humains potentiels dans la matrice, laquelle les garderait en vie pendant les vingt-quatre ou quarante-huit heures de leur course vers leur autre moitié, le tout-mère, l’Œuf Infini. Eux, se souciaient-ils de savoir si Zdorab avait eu envie de Shedemei ou s’il avait seulement agi par devoir, en s’acharnant à fantasmer sur un ex-amant ? Leur existence se déroulait sur un autre plan – et c’est précisément dans ce plan que se tissait la grande trame de la vie tant révérée par Shedemei.
Moi aussi, j’ai fini par me laisser prendre dans cette trame, pour des raisons qu’aucun gène n’aurait pu prévoir ; j’étais huilé dès la naissance pour échapper à jamais à ce filet, mais il m’a quand même capturé, j’ai décidé de me laisser capturer, et qui pourrait prétendre que ma paternité n’est pas la meilleure ? J’ai agi purement par amour et non par un instinct inné qui m’aurait piégé. J’ai en fait agi à l’encontre de mon instinct ; c’est quelque chose ! Si les autres étaient au courant, je serais considéré comme un héros de la copulation, comme une vraie bête de sexe ! N’importe qui peut gouverner un bateau jusqu’au rivage par vent favorable ; moi, j’ai atteint la terre en louvoyant au milieu de vents contraires, en ramant contre la marée.
Il n’y a plus qu’à laisser les petits camarades arriver jusqu’à l’ovule. D’après Shedemei, c’était la bonne époque pour les faire participer à la compétition pour la survie.
Pourvu que l’un d’entre eux, un costaud, atteigne son but microscopique, transperce la paroi cellulaire, mélange son hélice d’A.D.N. à celle de l’ovule et nous donne un enfant dès notre premier essai, afin que je ne sois plus obligé d’en passer par là !
Mais je recommencerai, s’il le faut. Pour Shedemei. Il tâtonna, trouva la main de son épouse et la serra. Shedemei ne s’éveilla pas, mais sa main se referma légèrement sur la sienne.
Luet avait du mal à dormir. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à Nafai, de s’inquiéter pour lui. En vain Surâme la rassurait-elle : Il s’en sort bien, tout ira parfaitement. La nuit était tombée depuis longtemps et Chveya dormait à poings fermés quand Luet sombra enfin dans le sommeil.
Ce ne fut pas un sommeil réparateur. Elle ne cessa de rêver de Nafai en train d’avancer en crabe le long de corniches, d’escalader des falaises à pic avec parfois un arc à la main, parfois un pulsant, mais la falaise devenait de plus en plus raide jusqu’à basculer en arrière ; Nafai s’accrochait comme un insecte au rocher en surplomb, puis il lâchait prise et tombait…
Et elle s’éveillait à demi, comprenait qu’il s’agissait d’un rêve, retournait d’un geste impatient son oreiller couvert de sueur et tentait de se rendormir.
Enfin elle eut un rêve où elle ne voyait pas Nafai mourir. Non, cette fois, il se trouvait dans une salle où brillaient l’argent, le chrome, le platine et la glace. Il était couché sur un bloc de glace que la chaleur de son corps creusait peu à peu sous lui ; il s’enfonça ainsi jusqu’à ce qu’il fût entièrement entré dans la glace ; alors, elle se referma sur lui en gelant. Qu’est-ce que ce rêve ? se demanda-t-elle. Puis : Si je sais que c’est un rêve, cela veut-il dire que je suis éveillée ? Et si oui, pourquoi ne s’arrête-t-il pas ?
Il ne s’arrêta pas. Elle vit que loin d’être immobilisé dans la glace, Nafai continuait à la traverser. Son dos, ses fesses, ses mollets, ses talons, ses coudes, le bout de ses doigts et sa tête commencèrent à s’arquer en dessous du bloc, et elle se demanda : Qu’est-ce qui maintient cette glace en l’air ? Pourquoi Nafai n’est-il pas retenu, lui aussi ? Son corps saillait de plus en plus, et soudain il tomba ; il heurta le sol scintillant après une chute d’un mètre. Ses yeux s’ouvrirent, comme s’il avait dormi durant sa traversée de la glace. Il roula sur le côté pour sortir de l’ombre du bloc et dès qu’il se redressa dans la lumière, elle s’aperçut que son corps s’était transformé. Là où les lumières le frappaient, la peau brillait comme si elle était revêtue d’une couche extrêmement fine du même métal que les murs. C’était comme une armure, comme une nouvelle peau. Comme elle étincelait !… Et soudain, Luet comprit qu’elle ne réfléchissait nullement la lumière : on eût dit qu’elle diffusait son propre éclat. Ce que Nafai portait – et elle ignorait ce que c’était – tirait son énergie de son corps et quand il pensait à une partie de lui-même, à un membre qu’il voulait déplacer ou seulement regarder, il se mettait à scintiller de cet endroit.