Regarde-le, se dit Luet. C’est devenu un dieu, pas seulement un héros. Il brille comme Surâme. Il est le corps de Surâme.
Mais c’est absurde ! Surâme est un ordinateur et n’a nul besoin d’un corps de chair et de sang. Au contraire : coincée dans un corps humain, elle perdrait son immense mémoire, sa vitesse luminique de réaction.
Néanmoins, le corps de Nafai étincelait et Luet savait que ce n’était pas celui de Surâme, bien qu’elle n’y comprit rien.
Elle vit Nafai s’approcher d’elle, la prendre dans ses bras, et quand elle fut contre lui, elle sentit l’armure scintillante s’élargir pour l’inclure, si bien qu’elle aussi se mit à briller. Sa peau fourmillait de vie, comme si chacun de ses nerfs s’était branché sur le revêtement de métal d’une molécule d’épaisseur qui la recouvrait comme une transpiration. Et soudain, elle comprit : chaque scintillement indiquait l’emplacement où un nerf se connectait à cette couche de lumière. Elle s’écarta de Nafai et la nouvelle peau resta sur elle, alors qu’elle n’avait pas comme lui traversé la glace qui la lui avait donnée. C’est sa peau que je porte, se dit-elle ; mais elle songea en même temps : Moi aussi j’ai endossé le corps de Surâme et me voici vivante pour la première fois de ma vie.
Que signifie ce rêve ?
Mais comme elle posa cette question en rêve, elle n’obtint de réponse qu’en rêve : elle vit le Nafai et la Luet oniriques faire l’amour, avec une telle passion qu’elle en oublia qu’il s’agissait d’un songe et s’abîma dans l’extase de l’acte. Quand ils eurent fini, elle vit le ventre de son double onirique gonfler, puis un bébé lui sortir de l’aine et se glisser, lumineux, dans les bras de Nafai, car l’enfant lui aussi était recouvert de la nouvelle peau toute vivante de lumière. Ah, que cet enfant était beau ! Il était magnifique !
Réveille-toi.
Elle eut l’impression d’entendre une voix, tant les mots étaient clairs et forts.
Réveille-toi.
Elle se redressa soudain en cherchant à discerner qui lui avait parlé, à reconnaître la voix qui flottait dans sa mémoire.
Lève-toi.
Ce n’était pas une voix : c’était Surâme. Mais pourquoi Surâme interrompait-elle son rêve, alors qu’il provenait sûrement d’elle ?
Debout, Sibylle de l’Eau, lève-toi sans bruit et marche sous la lune jusqu’à l’endroit où Vas projette de tuer son épouse et son rival. Attends-les sur la corniche qui a sauvé la vie de Nafai.
Mais je ne suis pas assez forte pour m’opposer à lui, s’il a le meurtre au cœur !
Il suffira de ta présence. Mais tu dois absolument être là et tu dois t’y rendre tout de suite, car il est de garde et se croit le seul, avec Sevet, qui ne dorme pas… Il va bientôt gratter à la tente d’Obring et alors il sera trop tard ; tu n’arriveras pas à la montagne sans te faire voir.
Luet sortit de la tente, si ensommeillée qu’elle avait encore l’impression de rêver.
Pourquoi faut-il que je descende la montagne ? demanda-t-elle, hébétée. Pourquoi ne pas simplement prévenir Obring et Sevet de ce que leur réserve Vas ?
Parce que s’ils te croient, Vas n’existera plus dans votre collectivité. Et s’ils ne te croient pas, Vas deviendra ton ennemi et tu ne connaîtras plus la sécurité. Fais-moi confiance. Fais ce que je te dis et tous vivront, tous vivront.
Tu en es sûre ?
Naturellement.
Tu n’as pas plus le don de prévoir l’avenir que n’importe qui. Jusqu’où va ta certitude ?
Les chances de réussite sont d’environ soixante pour cent.
Ah, merveilleux ! Et les quarante pour cent de risque d’échec, tu en fais quoi ?
Tu es très intelligente ; tu improviseras, tu y arriveras.
J’aimerais avoir autant confiance en toi que toi en moi.
La seule raison qui t’en empêche, c’est que tu ne me connais pas aussi bien que je te connais.
Tu peux lire mes pensées, chère Surâme, mais tu ne pourras jamais me connaître, parce que rien en toi ne peut ressentir ce que je ressens ni penser comme je pense.
Crois-tu que je l’ignore, orgueilleuse que tu es ? Faut-il que tu t’en moques ? Descends la montagne. Doucement, prudemment ; le chemin se dessine à la lumière de la lune, mais il est traître. Obring est éveillé à présent ; tu es juste dans les temps. Maintiens ton avance sur eux, assez loin pour qu’ils ne t’entendent pas, pour qu’ils ne te voient pas.
Elemak avait remarqué que Sevet et Obring prenaient des gourdes supplémentaires dans le magasin. Aussitôt, il avait compris ce que cela signifiait : un plan pour essayer d’atteindre Dorova. En même temps, il n’arrivait pas à croire que ces deux-là aient mijoté un projet ensemble : ils ne se parlaient jamais, ne fût-ce qu’à cause de Kokor qui veillait à ce qu’ils n’en aient pas l’occasion. Non, il y avait un troisième larron derrière tout ça, quelqu’un de tellement plus doué qu’eux pour ce genre de supercherie qu’Elemak n’avait rien vu quand il ou elle avait volé une gourde supplémentaire.
Et puis, juste avant la nuit, Vas s’était porté volontaire pour l’avant-dernière garde, exécrée de tous. Obring avait choisi la dernière ; pas besoin d’être génial pour comprendre qu’ils projetaient de fuir durant la garde de Vas. Les crétins ! Croyaient-ils parvenir à descendre la montagne, puis à contourner la baie par la plage avec seulement deux gourdes d’eau douce ? C’était impossible avec des bébés.
Ils ne vont pas emmener leurs enfants !
Cette idée était tellement ignoble qu’Elemak faillit ne pas y croire. Mais il prit conscience que ce devait pourtant être vrai. Le dégoût que lui inspirait Obring redoubla ; mais Vas… difficile d’imaginer Vas capable d’un geste pareil : il raffolait de sa fille ; il l’avait même baptisée d’après son propre nom – allait-il l’abandonner d’une manière aussi cruelle ?
Non. Non, il n’a nulle intention de l’abandonner. Obring n’hésiterait pas, lui. Il quitterait aussi Kokor, dans la foulée : il rongeait sans cesse son frein sous les chaînes du mariage. Mais Vas ne partirait pas sans sa fille ; donc il a un autre but ; pour lui, il n’est pas question de s’enfuir jusqu’à la cité en compagnie de Sevet et d’Obring. Au contraire : il projette de nous raconter que Sevet et Obring sont partis pour la cité après sa garde ; il les aura suivis le long de la montagne dans l’espoir de les arrêter, mais au lieu de cela, il aura découvert leurs corps sans vie au pied d’une falaise…