Comment sais-je tout cela ? s’étonna Elemak. Pourquoi cela m’apparaît-il si clairement ? Pourtant, il ne pouvait douter de ses conclusions.
Il s’attribua la garde du milieu de la nuit et à la fin, après avoir éveillé Vas et regagné sa tente, il repoussa le sommeil, tout en restant allongé les yeux fermés, la respiration lourde, au cas où Vas viendrait vérifier qu’il dormait. Mais non, Vas ne vint pas. Et il n’alla pas non plus à la tente d’Obring. Le tour de garde s’écoulait lentement et finalement, malgré ses efforts, Elemak s’endormit. L’espace d’un instant, peut-être. Mais il dut s’endormir car il s’éveilla en sursaut, le cœur battant la chamade. Il y avait eu quelque chose… un bruit. Il se redressa sur son lit dans l’obscurité, l’oreille tendue. À ses côtés, il entendait la respiration d’Eiadh et de Proya ; difficile de percevoir quoi que ce soit d’autre. Il se leva le plus silencieusement possible, s’approcha de l’entrée de la tente, sortit. Vas ne montait pas la garde et personne ne le remplaçait.
Doucement, sans bruit, il gagna la tente de Vas. Disparu, et Sevet avec lui – mais la petite Vasnaminanya était toujours là. Cet acte monstrueux emplit de rage le cœur d’Elemak. Quoi que Vas ait manigancé – abandonner sa fille ou tuer sa femme – c’était innommable.
Je vais le retrouver, se dit Elemak, et il va payer. Je savais qu’il y avait des fous dans cette expédition, des fous, des imbéciles et des femmelettes, mais j’ignorais qu’il s’y trouvait quelqu’un d’aussi cruel. Je n’aurais jamais cru Vas capable de ça ; je crois surtout que je ne le connaissais pas, en vérité. Et je n’en aurai jamais l’occasion, parce qu’il mourra à l’instant même où je mettrai la main sur lui.
Qu’il était donc facile de les emmener le long de la montagne ! Ils avaient une confiance aveugle en lui. C’était sa récompense pour cette année passée à leur faire croire qu’il ne leur en voulait pas de l’avoir trompé. Si, au-delà d’une certaine froideur envers Obring, il avait laissé paraître la moindre étincelle de colère, jamais son beau-frère ne lui aurait fait assez confiance pour l’accompagner comme un porc à l’abattoir. Mais Obring se fiait à lui et Sevet aussi, malgré son air renfrogné.
Le chemin recelait quelques difficultés ; il dut les aider plus d’une fois à franchir un passage délicat. Mais au clair de lune, ils ne percevaient pas le danger réel, et à chaque obstacle, il s’arrêtait pour les assister. Avec quel luxe de précautions il prenait la main de Sevet et la guidait dans une pente ou entre deux rochers ! Il murmurait : « Tu vois où tu dois t’accrocher, Obring ? » Et Obring répondait : « Oui », ou hochait la tête : Tu vois, je peux me débrouiller, Vas, parce que je suis un homme. Quelle rigolade ! Quelle bonne farce aux dépens d’Obring, si pathétique dans sa fierté de participer à ce vaste plan ! Quelles larmes amères je verserai quand nous descendrons chercher les cadavres ! Et les autres pleureront sur moi quand je prendrai ma petite fille dans les bras en lui parlant tout bas de sa mère qui la laisse orpheline ! Orpheline – mais portant le nom de son père. Et je l’élèverai de telle façon qu’il ne reste aucune trace en elle de sa traîtresse de mère. Elle deviendra une femme d’honneur, incapable de trahir un homme de bien qui lui aurait tout pardonné, sauf de donner son corps au mari de sa propre sœur, à cet arriviste méprisable et répugnant. Tu lui as permis de vider sa petite timbale en toi, Sevet, ma chérie ; c’est pourquoi je vais en finir avec toi.
« C’est là que Nafai et moi avons essayé de passer, murmura-t-il. Vous voyez le roc lisse que nous devions traverser, qui brille sous la lune ? »
Obring acquiesça.
« Mais le vrai chemin, c’est la corniche qui lui a sauvé la vie. Il n’y a qu’un passage difficile – un saut d’une hauteur de deux mètres – mais après la voie est dégagée le long de la falaise, et ensuite on arrive au parcours le plus facile qui mène à la plage. »
Ils le suivirent au-delà de l’endroit d’où il avait observé les efforts de Nafai pour atteindre la corniche. Quand il était devenu manifeste qu’il allait réussir, il l’avait appelé et s’était porté à son secours. Il allait maintenant aider ses deux acolytes à descendre sur le ressaut ; mais il ne les y rejoindrait pas. Non, il frapperait Obring à la tête et le projetterait par-dessus bord. Alors, Sevet comprendrait ; elle saurait pourquoi il l’avait entraînée dans la montagne. Et enfin, enfin ! elle le supplierait de lui pardonner. Elle implorerait sa clémence, elle pleurerait, elle sangloterait. Et pour toute réponse, il ramasserait les pierres les plus lourdes qu’il pourrait trouver et les lui jetterait pour l’obliger à fuir sur la corniche. Il la mènerait vers le rétrécissement et continuerait à lui lancer des pierres jusqu’à ce qu’elle trébuche ou qu’un projectile lui fasse perdre l’équilibre. Alors, elle tomberait en hurlant, et lui, il entendrait son cri et le chérirait toujours.
Après, naturellement, il prendrait le vrai chemin pour descendre et trouverait leurs corps là où le pulsant était tombé. Si par extraordinaire l’un d’eux vivait encore, il n’aurait pas de mal à lui briser le cou – personne ne s’étonnerait qu’ils se soient rompu la nuque dans leur chute. Mais ils avaient peu de chance d’y survivre : cela faisait une sacrée hauteur ; le pulsant lui-même s’était éparpillé en arrivant en bas. Cet exaspérant petit pizdoune de Nafai aurait été dans le même état s’il n’avait pas atterri sur cette corniche invisible. Enfin, Nafai ne représentait qu’une gêne ; Vas se souciait peu qu’il vive ou meure, du moment que, tous les pulsants détruits, l’expédition était obligée de regagner la civilisation. Et voici qu’avant même cette décision, l’occasion s’offrait à lui de se venger sans attirer les soupçons. « Ils ont dû m’entendre, parce qu’ils se sont mis à marcher beaucoup trop vite, surtout de nuit. Et puis je les ai vus se diriger vers la corniche ; je la savais très dangereuse, je les ai appelés, mais ils n’ont pas compris, je suppose, que je les mettais en garde. Ou bien ils s’en fichaient. Dieu me vienne en aide, pourtant je l’aimais ! La mère de mon enfant ! » Je verserai même un pleur sur eux et tout le monde me croira. Comment faire autrement ?
Chacun sait bien que j’avais pardonné et oublié leur adultère depuis longtemps !
Je ne suis pas très exigeant ; je n’attends pas la perfection chez les autres. Je suis le mouvement en faisant ma part du travail. Mais quand on me traite comme un ver de terre, comme si je n’existais pas, comme si je ne comptais pas, alors je n’oublie pas, non, je n’oublie jamais, je ne pardonne jamais ; j’attends simplement mon heure : j’ai ma valeur, quoi qu’ils en pensent, et en me méprisant ils ont commis la plus grave erreur de leur vie. C’est ce que se dira Sevet sous la pluie de pierres, en s’apercevant que la seule issue, c’est de sauter dans le vide, et elle se jettera dans la mort : Si seulement j’avais été honnête avec lui, je vivrais pour élever ma fille !
« C’est ici, dit-il. C’est ici qu’il faut descendre sur la corniche du bas. »
Sevet était visiblement terrifiée et Obring affichait un masque de bravade qui exprimait sa peur aussi clairement que s’il avait mouillé son pantalon avant de se mettre à pleurnicher. Ce qu’il ne va pas tarder à faire. « Pas de problème, déclara-t-il.
— Sevet passe en premier, ordonna Vas.
— Pourquoi moi ?
— Parce qu’à nous deux, nous pourrons te faire descendre à moindre risque », répondit Vas. Et surtout parce qu’alors, je pourrai frapper Obring à la tête en l’aidant à descendre à son tour, et toi, tu seras déjà coincée sur la corniche ; tu assisteras au spectacle sans rien pouvoir faire.