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Ça allait marcher. Sevet s’accroupit au bord de la corniche en se préparant à se retourner. Alors s’éleva une autre voix, une voix inattendue, terrible.

« Surâme t’interdit de descendre, Sevet. »

Ils pivotèrent sur leurs talons et voici qu’elle était là, lumineuse sous la lune, sa robe blanche ondoyant dans le vent qui semblait plus fort à l’endroit où elle se tenait.

Comment a-t-elle su ? se demanda Vas. Comment a-t-elle su qu’il fallait venir ici ? Je pensais que Surâme consentirait à mon geste – simple justice ! Si Surâme ne voulait pas qu’il passe à l’acte, qu’il fasse payer leur crime à Obring et Sevet, pourquoi ne l’avait-il pas arrêté plus tôt ? Pourquoi maintenant, alors qu’il était tout près du but ? Non, personne ne l’arrêterait ; il était trop tard. Il y aurait trois cadavres au pied de la falaise au lieu de deux. Et plutôt que de remonter au sommet, il prendrait les trois gourdes d’eau et s’en irait à Dorova. De là, il repartirait bien avant qu’aucune accusation ait pu le rattraper. Et à Seggidugu ou à Potokgavan, peu importe, là où il se retrouverait, il nierait tout en bloc. Personne n’aurait rien vu et nul dans l’expédition n’avait plus aucun rang officiel, de toute façon, il perdrait sa fille – mais ce serait une juste sanction pour le meurtre de Luet. L’équité serait rétablie. Il n’aurait plus de dette de vengeance envers l’univers et l’univers n’en aurait aucune non plus envers lui. Tout serait réglé, équilibré, comme il faut.

« Tu me connais, Sevet, dit Luet. Je te parle en tant que sibylle de l’eau. Si tu poses le pied sur cette corniche, tu ne reverras jamais ton enfant, et il n’est pas de crime plus grand aux yeux de Surâme que celui d’une mère qui abandonne son enfant.

— Comme la tienne l’a fait avec Hushidh et toi ? répliqua Vas. Épargne-nous tes mensonges quant à ce que Surâme tient ou non pour un crime. Ce n’est qu’un ordinateur, mis en place par un de nos lointains ancêtres pour nous surveiller, rien de plus – c’est bien ce que dit ton propre époux, non ? Ma femme n’est pas assez superstitieuse pour te croire ! »

Non, non, il n’aurait pas dû tant parler. Il aurait dû agir ! Il n’avait que trois pas à faire pour pousser la frêle jeune fille par-dessus le bord de la falaise. Elle ne pouvait pas lui résister. Alors, l’ayant vu commettre un meurtre, les deux autres n’en seraient que plus prompts à lui obéir et à reprendre leur route – vers la sécurité, la cité, croient-ils ! Il avait été stupide de discuter avec elle. Il était encore stupide de ne pas agir.

« Surâme vous a choisis tous les trois pour faire partie de son groupe, reprit Luet. Je vous préviens à présent que si vous passez ce rebord, aucun de vous ne reverra la lumière du jour.

— C’est une prophétie ? demanda Vas. J’ignorais que ça faisait partie de tes nombreux talents. » Tue-la sans attendre ! hurlait-il intérieurement, mais son propre corps ne l’écoutait pas.

« Surâme m’en a informée : Nafai a fabriqué son arc et ses flèches, et elles volent droit. L’expédition va continuer et vous l’accompagnerez. Si vous renoncez à votre projet, vos filles ne sauront jamais que vous les avez abandonnées. Surâme tiendra les promesses qu’elle vous a faites : vous hériterez d’une terre d’abondance et vos enfants formeront une grande nation.

— Elles ne m’ont jamais concerné, ces promesses, intervint Obring. Les fils de Volemak, oui, mais pas moi. Tout ce que je vois, c’est qu’on me donne des ordres et qu’on m’engueule parce que je ne fais pas tout comme Elemak l’ordonne !

— Arrête de geindre ! cracha Vas. Tu ne vois pas qu’elle essaye de nous piéger ?

— Surâme m’a envoyée vous sauver la vie, dit Luet.

— C’est faux ! rétorqua Vas. Et tu le sais bien ! Pas un instant ma vie n’a été en danger !

— Je te dis que si tu avais exécuté ton plan, Vas, ta vie n’aurait pas duré cinq minutes de plus.

— Ah ! Et comment ce miracle se serait-il produit ? »

Ce fut en entendant la voix d’Elemak derrière lui qu’il comprit qu’il avait tout perdu.

« Je t’aurais tué personnellement, dit Elemak. De mes propres mains. »

Vas se retourna brusquement, furieux et incapable pour une fois de contenir sa rage. Et pourquoi l’aurait-il contenue ? Il était quasiment mort, maintenant qu’Elemak était là ; alors, pourquoi ne pas laisser son mépris s’épancher librement ? « Ah oui ? cria-t-il. Tu te crois plus fort que moi ? Mais tu ne m’arrives pas à la cheville ! Je t’ai mis des bâtons dans les roues à chaque instant ! Et tu n’as jamais deviné, jamais soupçonné, même ! Pauvre imbécile, toujours à te pavaner, à te vanter d’être le seul à pouvoir conduire notre caravane ! À ton avis, qui a fait ce que tu n’as jamais réussi à faire et nous a obligés à faire demi-tour ?

— Obligés à faire demi-tour ? Ce n’est tout de même pas toi qui…» Mais Elemak s’interrompit et Vas vit une lueur de compréhension apparaître dans ses yeux. Maintenant, Elya savait qui avait détruit les pulsants. « Si, c’est toi, dit-il. Espèce de lâche, faux-jeton, tu nous as tous mis en danger, tu as risqué la vie de mon épouse et celle de mon fils, et on ne t’a jamais coincé parce que personne ne pouvait croire que l’un de nous serait assez sournois et assez abject, de propos délibéré, pour…

— Assez ! l’interrompit Luet. Taisez-vous ! Sinon des accusations seront lancées, et il faudra les traiter au grand jour, alors qu’on peut encore les régler en nous taisant. »

Vas comprit aussitôt. Luet ne voulait pas qu’Elemak déclare ouvertement, devant Obring et Sevet, qu’il avait détruit les pulsants, sans quoi la sanction s’imposerait. Et elle ne désirait pas le voir puni ni tué ; Luet était la sibylle de l’eau, elle parlait au nom de Surâme et cela signifiait donc que Surâme ne souhaitait pas sa mort.

C’est exact.

La pensée avait jailli dans sa tête, claire comme une voix.

Je veux que tu vives. Je veux que Luet vive. Je veux que Sevet et Obring vivent. Ne me force pas à choisir qui de vous mourra.

« Remontez au sommet de la montagne, dit Elemak. Tous les trois.

— Je ne veux pas revenir, répondit Obring. Je n’ai rien à faire là-haut. Ma place est dans la cité.

— Oui, dans une cité tu pourras dissimuler ta faiblesse, ta paresse, ta lâcheté et ta bêtise sous de beaux habits et quelques plaisanteries, et les gens te prendront pour un homme. Mais ne t’inquiète pas – tu auras tout le temps pour ça. Une fois que Nafai aura échoué et que nous serons rentrés à la cité…

— Mais elle, elle prétend qu’il a fabriqué un arc ! » l’interrompit Obring.

Elemak se redressa pour regarder Luet et parut lire une confirmation dans ses yeux. « Fabriquer un arc, ce n’est pas la même chose que savoir s’en servir, dit-il. S’il rapporte de la viande au camp, alors je saurai que Surâme l’accompagne et qu’il a plus de pouvoir que je ne le croyais. Mais ça n’arrivera pas, Sibylle de l’Eau. Ton époux fera son possible, mais il échouera, non parce qu’il n’est pas assez fort, mais parce que c’est irréalisable. Et quand il aura échoué, nous mettrons cap au nord et nous regagnerons la cité. Toute cette diversion n’aura servi à rien. »

Vas écoutait et il comprit le message sous-jacent. Qu’il crût ou non que Nafai allait échouer, Elemak s’exprimait de telle façon que Sevet et Obring se persuadent qu’il ne s’était rien passé d’autre qu’une tentative avortée de fuite à la cité. Il n’avait pas l’intention de leur apprendre que Vas voulait les tuer.

Ou alors, il n’en savait rien. Luet non plus, peut-être. Quand elle annonçait leur mort à tous les trois s’ils descendaient sur la corniche, elle entendait peut-être par là qu’Elemak les tuerait pour empêcher leur évasion. Le secret tenait encore, qui sait ?