— Tu laisses tomber ? demanda Mebbekew d’un ton plein d’espoir.
— J’ai jusqu’au coucher du soleil, répondit Nafai.
— Alors que fais-tu ici ? » s’enquit Elemak.
Tout le monde était maintenant sorti des tentes et observait le spectacle.
« Je suis venu parce que l’arc n’est rien ; Surâme aurait pu apprendre à le faire à n’importe lequel d’entre nous. Ce dont j’ai besoin maintenant, c’est que Père m’indique où trouver du gibier. »
Volemak en resta stupéfait. « Et comment le saurais-je, Nyef ? Je ne suis pas chasseur !
— Il faut que je sache où trouver un gibier si peu farouche que je pourrai m’en approcher de très près, répondit Nafai. Et si abondant que je puisse me rabattre sur d’autres animaux si mes premiers essais échouent.
— Dans ce cas, prends Vas comme traqueur, dit Volemak.
— Non, intervint Elemak en hâte. Non, Nafai a raison. Ni Vas ni Obring ne l’accompagneront ce matin comme traqueurs. »
Luet savait parfaitement pourquoi Elemak insistait tant sur ce point, mais Volemak avait l’air confondu. « Alors, qu’Elemak te dise où trouver ce genre de gibier.
— Elemak ne connaît pas mieux le pays que moi, répondit Nafai.
— Et moi, je ne le connais pas du tout !
— Quoi qu’il en soit, je ne chasserai que là où vous m’aurez dit d’aller. C’est une affaire trop importante pour la laisser au hasard. Tout en dépend, Père. Dites-moi où chasser ou tout espoir m’abandonnera. »
Volemak resta silencieux, les yeux posés sur son fils. Luet ne comprenait pas vraiment les mobiles de Nafai ; il n’avait jamais eu besoin de Volemak pour savoir où chercher le gibier, jusque-là. Et pourtant, elle sentait que c’était très important, que pour une raison inconnue, le succès de l’expédition reposait sur le choix de Volemak pour décider du terrain de chasse.
« Je vais interroger l’Index, dit enfin Volemak.
— Merci, Père. » Nafai le suivit sous la tente.
Luet promena son regard sur le groupe qui attendait. Qu’ont-ils compris à tout ça ? Ses yeux croisèrent ceux d’Elemak. Il lui fit un petit sourire pincé. Elle le lui rendit en se demandant ce qu’il pensait de la tournure des événements.
Ce fut Hushidh qui le lui expliqua. « Ton époux est vraiment astucieux », murmura-t-elle.
Luet se retourna, surprise ; elle n’avait pas vu Hushidh s’approcher.
« En revenant avec l’arc et les flèches, il a affaibli la position de Volemak. Comme hier déjà, quand Nafai a insisté pour trouver moyen de continuer. Tous les liens qui unissaient le groupe se sont distendus. Je l’ai vu en me levant ce matin ; la fracture était là, le chaos pointait. Et quelque chose de pire, entre Elemak et Vas ; une haine terrible que je ne comprends pas. Mais Nafai vient de rendre l’autorité à Volemak. Il aurait pu au contraire la lui arracher et déchirer la communauté, mais il ne l’a pas fait ; il la lui a rendue et je nous vois déjà reprendre nos places dans l’ancienne trame.
— Il y a des moments où je regrette de ne pas avoir ton don plutôt que le mien, Shuya.
— Un don parfois plus confortable et plus pratique ; mais tu es la sibylle de l’eau. »
Avec Chveya qui tirait sur son sein en faisant d’obscènes bruits de succion comme si elle s’empressait de boire tout son soûl avant que sa mère se remette à courir dans tous les sens, Luet eut du mal à prendre très au sérieux le noble titre dont la gratifiait sa sœur. Elle répondit par un éclat de rire que surprirent ceux du groupe qui n’avaient pas pu entendre leur conversation à mi-voix ; plusieurs se retournèrent pour la dévisager. Qu’y a-t-il donc de comique, semblaient-ils se demander, en cette matinée où tout notre avenir se décide ?
Nafai et Volemak ressortirent de la tente. L’expression perplexe du père avait disparu. Il tenait maintenant fermement la barre ; il étreignit son fils, tendit le doigt vers le sud-ouest et dit : « Tu trouveras du gibier là-bas, Nafai. Reviens vite et j’autoriserai qu’on fasse cuire la viande. Que les Dorovyets se demandent donc pourquoi une colonne de fumée s’élève de l’autre côté de la baie ! Le temps qu’ils viennent se renseigner, nous aurons repris notre route vers le sud. »
Luet savait que plus d’un entendait ces mots avec abattement plutôt qu’avec espoir – mais leur désir de regagner la cité était une faiblesse en eux, un sentiment dont il n’y avait pas à se glorifier et pour lequel on ne pouvait montrer d’indulgence. Les sabotages de Vas les auraient peut-être forcés à faire demi-tour, mais leurs vies auraient perdu tout sens, du moins à côté de ce qu’ils accompliraient quand Nafai aurait réussi l’épreuve.
S’il réussissait…
Alors, Elemak s’adressa à Nafai : « Tu tires bien avec ce truc ?
— Je n’en sais rien, je ne l’ai pas encore essayé. Il faisait trop sombre hier soir. Mais ce que je sais, c’est que je ne peux pas tirer loin. Je n’ai pas encore les muscles nécessaires assez puissants pour tendre un arc. » Il eut un grand sourire. « Il va falloir que je dégote un animal très bête et très lent, ou bien sourd et muet, et qui soit au vent par rapport à moi ! »
Personne ne rit. Chacun resta sur place et le regarda s’en aller dans la direction exacte qu’avait indiquée son père.
De ce moment, la matinée fut tendue au camp. Ce n’était pas la tension des querelles tout juste contenues – celle-ci, l’expédition l’avait souvent connue – mais celle de l’attente ; car il n’y avait rien à faire que s’occuper des bébés en se demandant si Nafai, contre toutes probabilités, rapporterait de la viande avec son arc et ses flèches.
Luet ne se rendit compte de rien avant la fin de la matinée ; Shedemei tenait une Chveya toute nue tandis que Luet lavait la deuxième robe et la deuxième couche que sa fille s’était débrouillée pour salir depuis son réveil. Shedemei ne pouvait s’empêcher de rire avec Chveya en jouant avec elle et comme Luet s’étonnait de cette légèreté d’esprit inhabituelle chez la généticienne, elle comprit : Shedemei devait être enceinte. À la fin des fins, alors que tout le monde avait conclu à sa stérilité, Shedya allait avoir un enfant.
Et Luet, étant ce qu’elle était, n’hésita pas à poser franchement la question – après tout, elles étaient seules et nulle femme ne pouvait dissimuler de secret à la sibylle si elle voulait le connaître.
« Non, répondit Shedemei, surprise. Enfin… peut-être, mais comment pourrais-je le savoir si tôt ? »
C’est alors que Luet comprit : si Shedemei n’était pas encore enceinte, c’était parce qu’elle et Zdorab ne s’étaient jamais accouplés. Ils avaient dû se marier par commodité, pour pouvoir partager une tente. Ils étaient amis et si timides l’un avec l’autre ! Le bonheur de Shedemei venait de ce qu’ils avaient enfin consommé leur mariage durant la nuit.
« Félicitations quand même », dit Luet.
Shedemei rougit et baissa les yeux sur le bébé en le chatouillant doucement.
« Et ça ne tardera peut-être pas. Certaines femmes conçoivent sur-le-champ. C’est ce qui m’est arrivé, je pense.
— N’en parle à personne, murmura Shedemei.
— Hushidh saura tout de suite que quelque chose a changé.
— Elle, alors, mais personne d’autre.
— C’est promis. »
Mais une nuance dans le sourire de Shedemei fit soupçonner à Luet que si elle connaissait une partie du secret, une autre lui restait cachée. Ce n’est pas grave, songea-t-elle. Je ne suis pas de celles qui veulent tout savoir. Ce qui se passe entre Zdorab et toi ne me regarde pas, sauf si tu m’en parles. Mais peu importe ce qui s’est produit, tout ce que je sais, c’est qu’aujourd’hui, tu en es plus heureuse. Tu respires l’espoir plus que jamais depuis le début du voyage.