À moins que ce ne soit moi, parce que nous avons surmonté un danger terrible ce matin. Et surtout parce qu’Elemak s’est rangé du côté de Surâme. Quelle importance que Vas soit un hypocrite et un meurtrier au fond de son cœur ? Qu’Obring et Sevet aient été prêts à abandonner leurs enfants ? Si Elemak n’est plus l’ennemi de Surâme, tout ira bien.
Nafai rentra avant midi, et personne ne le vit arriver car nul ne l’attendait si tôt. Il apparut soudain à la lisière du camp.
« Zdorab ! » cria-t-il.
Celui-ci émergea de la tente de Volemak où il travaillait sur l’Index avec Issib. « Nafai ! J’imagine que ça veut dire que tu as fini. »
Nafai brandit d’une main la carcasse dépecée d’un lièvre et de l’autre un yoj sanglant, également écorché. « En soi, ce n’est pas grand-chose, mais comme Père a annoncé qu’on pourrait faire du ragoût si je rentrais assez tôt, je te dis : allume le feu, Zodya ! Ce soir, on se cale l’estomac avec des protéines animales pleines de graisse ! »
Tous ne se réjouirent pas outre mesure d’apprendre que l’expédition allait continuer – mais tous apprécièrent la viande cuite, le ragoût épicé et la fin des incertitudes. Volemak se montra carrément jovial en présidant le repas ce soir-là. Luet se demanda s’il n’aurait pas été plus simple pour lui de se défaire à présent du manteau de l’autorité, de le transmettre à l’un de ses fils. Mais non. Aussi lourd que fût le fardeau du pouvoir, le garder représentait une charge moins insupportable que le perdre.
Elle s’aperçut, en mangeant debout au milieu des autres, que Nafai dégageait une forte odeur à cause de ses efforts de la journée. Elle ne lui était pas inconnue – il était impossible de maintenir les normes hygiéniques de Basilica dans le désert – mais elle était désagréable. « Tu sens, lui glissa-t-elle à l’oreille pendant que les autres écoutaient Mebbekew réciter un vieux poème paillard qu’il avait appris lorsqu’il faisait du théâtre.
— J’avoue que j’ai bien besoin d’un bain, répondit-il.
— Je t’en donnerai un ce soir.
— J’espérais que tu dirais ça. Quand je te vois en donner à Veya, ça me rend férocement jaloux !
— Tu as été magnifique, aujourd’hui.
— Je me suis contenté de tailler un peu le bois pendant que Surâme me bourrait le crâne de connaissances. Ensuite, j’ai simplement tué des animaux trop stupides pour détaler.
— Oui, tout ça, c’est magnifique. Et le reste ; ce que tu as fait avec ton père.
— C’était la bonne façon de s’y prendre, dit-il. Rien de plus. Ça n’a aucune commune mesure avec ce que tu as fait, toi. En fait, c’est toi qui mériterais d’être dorlotée ce soir !
— Je sais bien. Mais d’abord, il faut que je te baigne. Ça n’a rien de drôle, de se faire dorloter par quelqu’un qui sent si mauvais qu’on s’asphyxie à côté de lui ! »
En réponse, il l’enlaça en lui fourrant le nez dans son aisselle. Elle le chatouilla pour se libérer.
Rasa, qui les regardait de l’autre côté du feu, songeait : Quels gosses ! Ils sont jeunes, ils s’amusent ! Quelle joie de les voir encore ainsi ! Un jour, quand les vraies responsabilités des adultes leur tomberont dessus, ils perdront tout cela. C’est un autre genre de jeu qu’ils joueront alors, un jeu plus calme et plus lent. Mais pour l’heure, qu’ils oublient leurs soucis et se rappellent comme il est bon d’être vivant ! Au désert comme dans la cité, dans une maison comme sous une tente, c’est cela, le bonheur.
8
L’abondance
Le lendemain, ils chargèrent les chameaux et partirent vers le sud. Personne n’en fit la remarque, mais tout le monde comprenait que ce départ était destiné à mettre de la distance entre eux et la baie de Dorova. Trouver une route pour traverser la vallée des Feux restait une rude affaire et ils durent rebrousser chemin à plusieurs reprises, bien qu’Elemak fit généralement l’éclaireur, souvent avec Vas, pour découvrir un trajet qui ne les conduise pas dans un cul-de-sac. Le matin, Volemak lui rapportait les conseils de l’Index et Elemak jalonnait alors une piste qui empruntait les montées et les descentes les plus faciles pour passer d’un plateau à l’autre.
Au bout de quelques jours, ils tombèrent sur une source d’eau potable qu’ils baptisèrent Strelay parce qu’ils profiteraient de cette halte pour fabriquer des flèches. Nafai partit le premier en excursion et découvrit des spécimens de tous les arbres dont Surâme savait qu’ils donneraient de bons arcs ; ils eurent bientôt réuni plusieurs dizaines de baliveaux. Ils transformèrent aussitôt certains d’entre eux en arcs, à la fois pour se faire la main et pour répondre aux besoins immédiats de viande fraîche ; les autres, ils devaient les emporter pour leur laisser le temps de sécher et de donner un bois qui conserverait son élasticité. Ils fabriquèrent aussi des centaines de flèches et s’exercèrent à tirer à la cible, sans distinction entre hommes et femmes, parce que, comme le fit remarquer Elemak : « Il peut venir un temps où nos vies dépendront des talents d’archer de nos épouses. »
Ceux qui étaient bons tireurs au pulsant se révélèrent avec un peu de pratique aussi doués à l’arc, mais la vraie difficulté consistait à développer la force nécessaire pour tendre la corde suffisamment et sans trembler, afin d’atteindre des cibles éloignées. La première semaine, les douleurs dans les bras, les épaules et le dos n’épargnèrent personne ; Kokor, Dol et Rasa abandonnèrent bien vite et ne s’y essayèrent plus. Par contre, Sevet et Hushidh devinrent d’assez bons archers, à condition d’utiliser des arcs plus petits que ceux des hommes.
C’est Issib qui imagina de teindre les hampes des flèches d’une couleur vive afin de les retrouver plus facilement.
Puis ils reprirent leur route, de fontaine en volcan, tout en s’exerçant à l’arc, et ils commencèrent à s’enorgueillir de la force de leurs bras. La compétition entre les hommes devint féroce ; les femmes remarquèrent – mais elles n’en parlèrent qu’entre elles – que les hommes s’intéressaient seulement aux cibles trop lointaines pour les petits arcs de Sevet et d’Hushidh. « Qu’ils s’amusent entre eux, dit Hushidh. Ce serait trop humiliant pour eux de se faire battre par une femme. »
Sans l’avoir voulu, ils se retrouvèrent bientôt sur une piste parallèle à la route des caravanes et assez proche ; ils durent donc en revenir à la viande crue pour quelque temps. Puis un matin, Volemak sortit de sa tente, l’Index à la main, et déclara : « Surâme nous demande maintenant d’obliquer vers l’ouest et de traverser les montagnes jusqu’à la mer.
— Laissez-moi deviner, grinça Obring : de là, on ne verra aucune cité, c’est ça ? »
Personne ne lui répondit. Personne ne mentionna non plus son aventure près de la mer de Récur.
« Pourquoi vers l’ouest ? demanda Elemak. Nous avons à peine franchi la moitié de la vallée des Feux ; la route des caravanes ne se rapproche pas de la mer avant d’arriver à la mer de Feu, plein sud par rapport à nous. Nous allons nous éloigner énormément de notre piste en allant à l’ouest.
— Il n’y a pas de cours d’eau à l’ouest, dit Volemak.
— Non, en effet. Sinon, les caravaniers du coin les auraient découverts et s’en seraient servi. Des cités se seraient implantées dans la région.
— Néanmoins, reprit Volemak, nous obliquons vers l’ouest. Surâme dit que nous devrons nous arrêter et installer un camp de longue durée, planter et moissonner.
— Mais pourquoi ? demanda Mebbekew. On avance bien, les enfants grandissent sans problème. Pourquoi encore un camp ?
— Parce que Shedemei est enceinte, évidemment, répondit Volemak, et que ses nausées s’aggraveront de jour en jour. »