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Cependant, le torrent se précipita avec une telle puissance dans le canyon adjacent sur les berges duquel ils s’étaient réfugiés qu’il s’éleva plus haut que le courant principal qui s’écoulait dans la ravine. Le flot s’empara des deux derniers chameaux, puis de Meb, et les emporta jusqu’au sommet de la rive. Meb entendit des hurlements de femme – était-ce Dol qui criait son nom ? – et sentit alors les eaux redescendre aussi vite qu’elles étaient montées en l’entraînant avec elles. L’espace d’un instant, il eut envie de lâcher les rênes pour se sauver ; mais il s’aperçut que le chameau de bât s’était raidi pour résister au courant et qu’il s’accrochait mieux au sol que lui-même. Il maintint donc sa prise, évitant ainsi de se faire emporter. Mais dans le même temps, collé contre le flanc de la bête qu’il avait sauvée et qui le sauvait à présent, il vit Glupost, sa monture, soulevée de terre et aspirée dans le maelström qui faisait rage dans la ravine.

Quelques secondes plus tard, des mains le saisirent, lui enlevèrent les rênes des doigts et l’entraînèrent, ruisselant et tout tremblant, jusqu’en haut de la rive où les autres attendaient. Volemak l’étreignit en pleurant. « J’ai cru te perdre, mon fils, mon fils !

— Et Elya ? gémit Eiadh. Comment aurait-il pu en réchapper ?

— Sans parler de Vas », dit Rasa d’une voix douce.

Plusieurs se tournèrent vers Sevet, dont le visage était dur et fermé.

« Tout le monde ne manifeste pas sa peur de la même façon », murmura Luet, mettant ainsi un terme aux jugements sévères qu’auraient pu susciter les réactions différentes de Sevet et d’Eiadh. Luet n’ignorait pas que Sevet avait peu de raisons de s’inquiéter que Vas soit mort ou vivant ; cependant, que savait-elle exactement ?

Quant à elle-même, c’était l’absence de Nafai qui lui pesait le plus. Obring et lui avaient presque certainement trouvé un terrain surélevé, hors de danger ; mais ils devaient être très inquiets.

Dis-lui que nous sommes saufs, demanda-t-elle silencieusement à Surâme. Et dis-moi : Elemak est-il en vie ? Et Vas ?

Vivants, fut la réponse qui jaillit dans son esprit.

Luet l’annonça à l’assemblée.

Tous la regardèrent d’un air mi-soulagé, mi-dubitatif. « Vivants, répéta-t-elle. C’est ce que m’a dit Surâme. Ça ne vous suffit pas ? »

L’eau se retirait et son niveau baissait rapidement. Volemak et Zdorab descendirent ensemble au fond du canyon. Ils y découvrirent un enchevêtrement d’arbres à demi déracinés et de buissons ; même les plus gros rochers avaient été déplacés.

Mais ce n’était rien à côté de l’état de la ravine proprement dite. Il n’y restait plus rien. Un quart d’heure plus tôt, la végétation y foisonnait, luxuriante au point de gêner le passage ; il avait souvent fallu faire marcher les chameaux dans le ruisseau pour contourner des masses de buissons emmêlés. Maintenant, les parois étaient nues du haut en bas ; la terre elle-même avait été arrachée, laissant le socle rocheux nu. Et au fond de la ravine, seuls restaient quelques blocs de roche pesants et les sédiments abandonnés par le retrait de l’eau.

« Regardez le fond, dit Volemak : le roc est à nu près des parois, mais il y a une épaisse couche de sédiments au milieu, près de l’eau. »

C’était exact : déjà le ruisseau vestigiel – plus large que l’original – creusait un chenal d’un mètre de profondeur dans la boue. Les nouvelles berges du cours s’effondraient çà et là, emportant sur quelques pas la boue qui glissait dans l’eau. Il faudrait un peu de temps avant que le fond de la ravine se stabilise complètement.

« Dans six semaines, ce coin sera aussi verdoyant qu’avant, dit Zdorab. Et dans cinq ans, toute trace de bouleversement aura disparu.

— Qu’en pensez-vous ? demanda Volemak. Si nous restons près des parois, pouvons-nous sans danger poursuivre jusqu’à la mer ?

— Si nous sommes descendus dans la ravine, à l’origine, c’est parce qu’Elemak annonçait les berges impraticables ; elles sont constamment interrompues par des canyons encaissés ou des reliefs escarpés.

— Nous resterons donc près des parois, conclut Volemak, en gardant l’espoir. »

Il fallut un moment pour vérifier les charges des chameaux et s’assurer qu’aucune sangle ne s’était relâchée durant la course désordonnée pour trouver refuge. « Avec un seul chameau de perdu, nous nous en tirons mieux que nous n’aurions pu l’espérer. »

Zdorab fit avancer sa monture et tendit les rênes à Meb.

« Non, dit celui-ci.

— S’il te plaît, fit Zdorab. Chaque pas que je ferai à pied sera pour moi une façon d’honorer mon courageux ami.

— Accepte », murmura Volemak.

Meb prit les rênes que lui tendait Zdorab. « Merci, dit-il. Mais il n’y avait pas de lâches ici, aujourd’hui. »

Zdorab l’étreignit brièvement, puis retourna aider Shedemei à installer les femmes chargées de bébés sur leurs chameaux.

Mais finalement, ni Zdorab, ni Meb ni Volemak ne chevauchèrent beaucoup le reste de la journée, ils passèrent leur temps à pied, à patrouiller le long de la caravane en s’assurant que les chameaux ne s’écartaient jamais du chemin pour aller s’engluer dans la boue profonde et traîtresse du milieu de la ravine : ils imaginaient d’ici les animaux en train de s’enfoncer puis aussitôt engloutis. Le sol était humide, limoneux et perfide, mais en s’astreignant à une allure lente, ils atteignirent bientôt le débouché de la ravine, qui s’ouvrait sur un large cours d’eau.

Manifestement, les dégâts y étaient aussi importants qu’en amont, car la rive opposée du val formait un chaos de boue et de rochers mélangé d’arbres abattus, de terre et de roc à nu. Et en aval, les deux berges avaient été complètement arrachées. Ironie du sort, à cause de la puissance moindre du flot à cet endroit, la traversée des débris qu’il avait laissés derrière lui serait beaucoup plus difficile.

« Par ici ! »

C’était Elemak ; Vas se tenait derrière lui. Tous deux étaient à pied, mais leurs chameaux se trouvaient non loin derrière. Ils s’étaient réfugiés sur une hauteur, dont l’accès escarpé ne présentait néanmoins pas de difficulté.

« Il y a un chemin par ici en terrain surélevé ! » cria Elemak.

Quelques minutes plus tard, tous se retrouvaient à l’amorce du chemin en question, qui s’enfonçait dans la forêt. Tandis que maris et femmes s’étreignaient, Issib observa que les bois étaient ici beaucoup moins denses que plus haut dans la montagne. « Nous devons nous rapprocher du niveau de la mer, maintenant, dit-il.

— La rivière oblique brusquement à l’ouest là-bas, répondit Vas, un bras passé autour de la taille de Sevet, son enfant contre l’épaule. Et on aperçoit la mer de Récur. Entre cette rivière et la suivante au sud, c’est surtout de la prairie, avec quelques arbres par-ci par-là. Et c’est surélevé, Surâme soit loué. Nous avons senti les tremblements de terre, mais quand ils ont cessé, nous n’y avons pas plus prêté attention, sauf que nous avions peur qu’ils n’aient été pires de votre côté. Et puis soudain, Elemak a déclaré qu’il fallait absolument trouver une hauteur pour observer la région ; à cet instant nous avons entendu un bruit, comme un rugissement, et la rivière est devenue folle. Nous vous imaginions déjà passant devant nous, emportés par le flot en même temps que les chameaux.

— C’est l’Index qui a averti Issib, dit Volemak.