Выбрать главу

— Réjouissons-nous de n’avoir pas été tous ensemble, fit observer Issib. Quatre chameaux de plus et nous les aurions perdus. Là, seule la monture de Meb s’est fait emporter – parce qu’il s’efforçait de sauver les animaux de bât, dois-je préciser.

— Le récit des aventures de chacun peut attendre que nous ayons monté le camp pour la nuit, conclut Elemak. Nous pouvons arriver entre les deux rivières avant la tombée du jour. Comme il y a peu de lune, il faut avoir monté les tentes avant la nuit. »

Ce soir-là, ils veillèrent tard autour du feu, à la fois parce qu’ils attendaient le repas, parce qu’ils étaient trop excités pour dormir et enfin parce qu’ils espéraient que Nafai et Obring retrouveraient le camp le soir même. Chacun en profita pour raconter son histoire. Et comme Hushidh souhaitait une bonne nuit à Luet dans la tente où elle dormirait seule avec son enfant, elle lui dit : « J’aimerais que tu voies ce que je vois, Luet. L’inondation a réussi à faire ce que rien n’aurait pu accomplir : les liens qui nous unissent tous se sont immensément renforcés. Et Meb… tout cet honneur qui afflue vers lui maintenant…

— Beau changement, fit Luet.

— Tout ce que j’espère, c’est qu’il ne va pas trop se mettre à plastronner, au risque de tout gâcher.

— Il devient adulte, qui sait ?

— Ou bien il lui fallait des circonstances particulières pour découvrir ce qu’il y a de meilleur en lui. Il n’a pas hésité une seconde, d’après Issya ; il a mis pied à terre et il a risqué sa vie pour le mettre en sûreté.

— Et Zdorab a pris l’Index et nous a fait redescendre…

— Je sais, je ne prétends pas que Meb était seul. Mais tu connais Zdorab ; ce geste qu’il a eu, de donner sa monture à Meb, c’était généreux et ça contribue à souder le groupe – mais ça a produit un autre effet : celui d’effacer le souvenir de son propre rôle dans notre sauvetage. Nous ne nous sommes intéressés qu’à Meb.

— Ma foi, c’est peut-être ce que cherchait Zdorab, dit Luet.

— Mais nous, nous n’oublierons pas.

— Sûrement pas. Maintenant, va te coucher, Hushidh. Les petits ne voudront pas savoir si nous avons veillé tard ou non : ils crieront famine à l’heure habituelle demain matin. »

Ce n’est que quelques heures après l’aube que Nafai et Obring parurent enfin. Ils s’étaient trouvés loin de l’inondation, bien sûr, mais aussi du mauvais côté : pour revenir, ils avaient dû chercher un gué pour traverser soit la ravine elle-même, soit la rivière. Finalement, ils avaient franchi le cours d’eau en amont de la ravine en tirant leurs chameaux derrière eux, faisant ainsi un long détour pour éviter le plus gros des destructions, puis ils avaient passé des marais peu profonds et des barres de sable près de la mer, à marée basse. « Les chameaux aiment de moins en moins marcher dans l’eau, dit Nafai.

— Mais on a rapporté deux daims », ajouta Obring d’un air guilleret.

À présent qu’ils étaient réunis, Volemak fit un petit discours pour annoncer qu’ils monteraient le camp sur place. « Nous appellerons la rivière du nord Oykib, le nom du garçon premier-né de notre expédition, et celle du sud Protchnu, d’après le garçon premier-né de la génération suivante. »

Rasa en fut outrée.

« Pourquoi ne pas les baptiser Dza et Chveya, selon les deux premiers enfants – je dis bien enfants ! – nés lors du voyage ? »

Volemak la regarda dans les yeux sans répondre.

« Dans ce cas, il vaudrait mieux quitter ces lieux avant que les garçons soient assez grands pour comprendre que vous les avez honorés pour l’unique raison qu’ils ont un pénis !

— Si nous n’avions que deux filles et deux rivières à nommer, Père aurait baptisé les rivières de leurs noms », dit Issib, tentant de rétablir la paix.

Tous savaient que c’était faux, naturellement. Pendant plusieurs semaines après leur installation, Rasa persista à nommer les rivières « Sud » et « Nord » ; Volemak mettait la même opiniâtreté à les appeler Oykib et Protchnu. Mais comme c’étaient les hommes qui circulaient le plus et par conséquent traversaient le plus fréquemment les rivières, y péchaient et devaient pouvoir se décrire mutuellement des lieux et des incidents sur tout le trajet des cours d’eau, les noms d’Oykib et de Protchnu demeurèrent. Cependant, Luet fut sans doute la seule à s’apercevoir que Rasa n’utilisait jamais les noms que Volemak leur avait attribués et s’enfermait dans un silence glacial quand on les prononçait devant elle.

Nafai et Luet ne discutèrent qu’une seule fois de la question et Nafai se montra singulièrement peu compréhensif. « Rasa ne faisait pas tant d’histoires quand les femmes décidaient de tout à Basilica et que les hommes n’avaient même pas le droit de voir le lac.

— C’était un lieu sacré pour les femmes. Unique dans le monde.

— Et alors, quelle importance ? Ce ne sont que des noms donnés à des rivières. Quand nous partirons, personne ne se rappellera comment nous les avons baptisées.

— Dans ce cas, pourquoi pas fleuve Nord et fleuve Sud ?

— Cela ne pose problème que parce que Mère le veut bien, rétorqua Nafai. N’en faisons pas autant entre nous.

— Tout ce que je veux savoir, c’est pourquoi tu l’acceptes, toi, cette situation ! »

Nafai soupira. « Réfléchis un instant aux conséquences si je les appelais fleuves Nord et Sud, à ce que ça signifierait pour Père et pour les autres hommes. Ça, ce serait un vrai facteur de division ! Et je n’ai pas envie de me couper encore davantage des autres ! »

Luet rumina cette idée un moment.

« D’accord, dit-elle enfin, je comprends. »

Puis, après un autre instant de réflexion, elle ajouta : « Mais tu n’as rien vu de gênant à nommer les rivières d’après les garçons, avant que Rasa élève une objection, n’est-ce pas ? »

Il ne répondit pas.

« Et même, tu n’y vois toujours rien de gênant, n’est-ce pas ?

— Je t’aime, dit Nafai.

— Ce n’est pas une réponse.

— Pour moi, si.

— Et si je ne te donne jamais de garçon ?

— Alors, je continuerai à te faire l’amour jusqu’à ce que nous ayons cent filles !

— Là, tu rêves, fit-elle, hargneuse.

— Dis plutôt que toi, tu en rêves ! » répliqua-t-il.

Elle prit consciemment la décision de ne pas en garder rancune à Nafai, et quand ils firent l’amour, elle se montra aussi passionnée que d’habitude. Mais ensuite, alors qu’il dormait, l’inquiétude la saisit. Qu’adviendrait-il si les hommes faisaient du groupe une société aussi dominée par les mâles que Basilica l’avait été par les femmes ?

Pourquoi faut-il en arriver là ? se demanda-t-elle. Nous avions l’occasion de fonder une communauté différente du reste du monde, équilibrée, juste, égalitaire, excellente !

Et pourtant, même Nafai et Issib ont l’air de prendre plaisir à la déséquilibrer. La rivalité entre hommes et femmes est-elle si puissante que l’un doive toujours prendre l’ascendant sur l’autre ? Est-ce génétique ? La communauté doit-elle toujours être dirigée par un sexe ou par l’autre ?

Peut-être, se dit-elle. Nous sommes peut-être comme les babouins : quand nous sommes stables et civilisés, ce sont les femmes qui décident, qui établissent les maisons, les liens entre elles, qui créent les relations de voisinage et d’amitié. Mais quand nous vivons à la nomade, à la limite de la survie, ce sont les hommes qui gouvernent, sans souffrir d’ingérence de la part des femmes. Voilà peut-être ce que c’est, la civilisation : la domination de l’homme par la femme. Et chaque fois que ce système s’effondre, nous qualifions le résultat de sauvage, de barbare… de masculin.