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Ils passèrent un an entre les deux fleuves en attendant la naissance de l’enfant de Shedemei. Ce fut un garçon ; ses parents l’appelèrent Padarok – c’est-à-dire « don » – et on le surnomma Rokya. L’expédition aurait pu repartir alors, après cette première année, mais à la naissance du petit Rokya, trois autres femmes avaient conçu, dont Rasa et Luet, les plus fragiles durant la grossesse. Ils restèrent donc pour une deuxième moisson, puis quelques mois encore, jusqu’à ce que toutes les femmes sauf Sevet eussent achevé leur grossesse et mis leurs enfants au monde. Aussi furent-ils trente à entamer l’étape suivante de leur voyage ; la première vague d’enfants marchaient déjà et la plupart commençaient à parler avant même le départ de la troupe.

C’étaient deux bonnes années qui venaient de s’écouler : au lieu de planter dans le désert, ils avaient eu des récoltes abondantes, bien arrosées par les pluies, dans un sol excellent. Les moissons étaient plus variées, la chasse meilleure ; même les chameaux avaient proliféré, donnant naissance à quinze nouvelles bêtes de somme. Fabriquer des selles s’était avéré ardu – personne n’avait appris cet art – mais on avait trouvé le moyen d’installer deux enfants sur chacun des quatre animaux les plus dociles qui voyageaient toujours en convoi avec ceux des femmes. Quand les petits essayèrent les selles, certains furent terrifiés de se voir si haut sur le dos des bêtes, mais ils s’y firent bien vite et finirent même par adorer cela.

Le voyage ne présentait pas de difficultés dans la savane qui bordait la mer ; ils avalaient les kilomètres comme jamais auparavant, même dans le désert sans relief de l’ouest et du nord de Basilica. En trois jours, ils atteignirent une baie bien arrosée que les hommes connaissaient parfaitement pour y avoir chassé et péché durant les deux années passées. Mais le lendemain matin, Volemak effara tout le monde en annonçant que leur route s’en allait désormais non vers le sud comme tous s’y attendaient, mais vers l’ouest.

Vers l’ouest ! Vers la mer !

Volemak désigna l’île rocheuse qui pointait hors des eaux à moins de deux kilomètres. « Après cette île, il en existe une autre, immense. Le voyage qui nous attend est aussi long que celui que nous avons connu depuis la vallée de Mebbekew. »

À marée basse, Elemak et Nafai essayèrent de franchir à pied le détroit qui séparait le continent de l’île. Ils réussirent en n’ayant à nager qu’un peu, vers le milieu. Mais les chameaux se dérobèrent et il fut décidé, finalement, de construire des radeaux. « Je l’ai déjà fait, dit Elemak. Jamais pour traverser un bras de mer, bien sûr, mais l’eau est assez calme, par ici. »

Ils abattirent donc des arbres et jetèrent les troncs dans la baie avant de les lier ensemble avec des cordes tressées de fibres de jonc des marais. Il fallut une semaine pour fabriquer les radeaux et deux jours pour transborder les chameaux, un à la fois, puis le matériel, et enfin, en tout dernier, les femmes et les enfants. Ils campèrent sur le rivage où ils avaient abordé, tandis que les hommes, à l’aide de grandes perches, emmenaient les embarcations jusqu’à l’extrémité sud-est de l’île, où ils en auraient besoin pour transférer les personnes et les biens sur la grande terre. Une semaine plus tard, la troupe avait traversé la petite île et mis le pied sur sa vaste voisine ; ils repoussèrent alors les radeaux dans l’eau et les regardèrent dériver au loin.

L’extrémité nord de la grande île était montagneuse et très boisée. Mais peu à peu, les montagnes laissèrent place à des collines, puis à de vastes savanes. Du haut d’une élévation de la plaine doucement vallonnée, on pouvait apercevoir la mer de Récur à l’ouest et la mer de Feu à l’est, tant l’île se rétrécissait à cet endroit. Et plus l’expédition avançait vers le sud, plus il était facile de comprendre d’où la mer de Feu tirait son nom : des volcans s’élevaient hors de l’eau, et au loin on distinguait de temps en temps le panache d’une éruption mineure. « L’île faisait partie du continent il y a cinq millions d’années, expliqua Issib. À l’époque, la vallée des Feux courait jusqu’ici, même plus au sud – et encore aujourd’hui, les feux poursuivent leur activité sous la mer qui a envahi la fracture entre les deux parties de la vallée. »

Ayant grandi à Basilica, la plupart des voyageurs n’avaient jamais compris les forces de la nature ; Basilica était immuable, pétrie de la fierté qu’elle tirait de son ancienneté. Mais ici, même si le temps se mesurait en millions d’années, ils voyaient clairement la puissance irrésistible de la planète et l’insignifiance des humains qui vivaient à sa surface.

« Et pourtant, nous ne sommes pas insignifiants, disait Issib, parce que c’est nous qui observons les changements, qui les analysons et comprenons qu’il s’agit de changements, qu’autrefois tout était différent. Le reste de l’univers – êtres vivants et objets inanimés – tout vit dans un présent éternel qui ne bouge pas, toujours exactement tel qu’il est. Nous seuls savons que le temps passe, qu’une cause détermine un effet, que le passé nous change et que nous changeons l’avenir. »

L’île s’élargit et le terrain devint plus accidenté. Tous y reconnurent le même type de géologie que dans la vallée des Feux : c’était son prolongement, comme l’avait dit Issib. Mais cette région était plus calme – ils n’y trouvèrent pas de gaz jaillis des entrailles de la planète pour y brûler à la surface – et les sources étaient probablement plus pures. Il y faisait aussi plus sec, davantage à mesure que l’expédition s’enfonçait dans le sud, bien qu’on traversât une zone montagneuse.

« Ces montagnes ont un nom, déclara Issib après avoir consulté l’Index : Dalatoi. Des gens vivaient ici avant que ne se détache du continent. Et même, la plus grande et la plus ancienne des cités de Feu se trouvait ici.

— Skudnouÿ ? demanda Luet ; elle se rappelait l’histoire de la cité des avares qui s’était retranchée du reste du monde et conservait, disait-on, la majeure partie de l’or d’Harmonie dans des coffres dissimulés souterrainement.

— Non : Raspyatny », répondit Issib. Et tous se remémorèrent alors les légendes qu’on racontait sur la cité de pierre et de mousse, où des ruisseaux coulaient dans chaque logement d’une ville de la taille d’une montagne, si haute que les appartements du sommet gelaient et que leurs habitants devaient allumer des feux toute l’année pour faire fondre les rus et alimenter en eau les quartiers inférieurs.

« La verrons-nous ? s’enquirent-ils à l’unisson.

— Ce qu’il en reste, oui, répondit Issib. Elle est abandonnée depuis dix millions d’années, mais elle était bâtie en pierre. L’ancienne route que nous suivons y mène. »

À ce moment seulement ils prirent conscience qu’ils avançaient en effet sur une voie désaffectée. On n’y distinguait plus trace de pavage et elle était parfois coupée par des ravines ou effacée par l’érosion ; mais la troupe, suivant la voie de moindre résistance, s’y retrouvait toujours ; de temps en temps, on voyait des collines ouvertes pour laisser passer la route, et les vallées ainsi créées s’étaient en partie comblées de rochers que le temps n’avait pas encore désagrégés. « S’il pleuvait davantage par ici, dit Issib, il n’en resterait rien. Mais l’île s’est déplacée vers le sud, si bien qu’elle est aujourd’hui à la latitude du Grand Désert Méridional ; l’air est sec et l’érosion moindre. Certaines œuvres de l’humanité laissent des traces, même après tout ce temps.

— Cette route a quand même dû servir au cours des dix derniers millions d’années, objecta Elemak.

— Non, répondit Issib. Aucun humain n’a posé le pied sur cette île depuis qu’elle s’est complètement détachée du continent.