D’un petit hochement de tête, Rasa accepta l’honneur du baptême ; ce faisant, un imperceptible sourire jouait sur ses lèvres, un sourire que Luet, elle au moins, reconnut : Volemak s’efforçait de se montrer conciliant et Rasa le savait.
Ils installèrent le camp sur un promontoire peu élevé qui dominait l’embouchure de la Rasa, là où elle se jetait dans l’océan Méridional – car ils étaient arrivés très avant dans le sud et les mers de Récur et des Étoiles se trouvaient maintenant loin derrière eux. En un mois, tous eurent une maison de bois à toit de chaume, et à cette latitude les récoltes poussaient presque toute l’année, si bien qu’ils pouvaient planter à peu près n’importe quand ; la pluie tombait pratiquement tous les jours et les gros orages passaient rapidement sans faire de dégâts.
La faune était si peu farouche qu’elle ne craignait point l’homme ; les colons domestiquèrent donc sans tarder les chèvres sauvages qui descendaient manifestement des mêmes bêtes de troupeau que l’on faisait paître dans les collines de Basilica – le lait de chamelle devint enfin un breuvage que seuls les chamelons étaient obligés d’avaler, et le terme « fromage de chameau » se transforma en euphémisme pour désigner ce que les enfants bien nourris laissaient dans leurs couches. Au cours des six années qui suivirent, de nouveaux petits naquirent, portant finalement à trente-cinq le nombre des enfants, dont les aînés avaient presque huit ans. Tous les colons cultivaient les champs en commun et s’en partageaient également les produits ; de temps en temps, les hommes s’en allaient ensemble à la chasse et rapportaient de la viande à sécher et saler ainsi que des peaux à tanner. Rasa, Issib et Shedemei entreprirent d’instruire les enfants en ouvrant une école.
Cependant, l’existence n’était pas que joie et paix, sans nulle faille ; il y avait des querelles – ainsi, pendant toute une année, Kokor refusa de parler à Sevet à cause d’un affront insignifiant ; il y eut aussi entre Meb et Obring une dispute qui mena ce dernier à se bâtir une maison à l’écart des autres. Des rancœurs apparaissaient – certains estimant que d’autres ne travaillaient pas assez, ou que leur ouvrage avait plus de valeur que celui de leurs voisins. Et il demeurait une tension sous-jacente entre les femmes, pour qui Rasa détenait l’autorité, et les hommes, qui semblaient penser qu’aucune décision n’était applicable sans l’approbation de Volemak ou d’Elemak. Mais ils surmontèrent toutes ces difficultés, toutes ces tensions, en trouvant une sorte d’équilibre des pouvoirs entre la fidélité de Volemak aux desseins de Surâme, la compassion clairvoyante de Rasa et le pragmatisme d’Elemak face aux nécessités de la survie. Les ressentiments potentiels des uns et des autres restèrent contenus, enfouis sous le dur labeur qui marquait le rythme de leurs existences, pour se résorber dans les moments où la joie et l’amour jaillissaient sans réserve.
La vie leur fut si bonne durant ces années que tous firent peu ou prou le vœu, lorsque d’aventure ils y pensaient, que Surâme oublie Dostatok et les abandonne à leur paix et à leur bonheur.
9
Le périmètre
À sept ans, Chveya avait parfaitement compris comment fonctionnait le monde. Aujourd’hui, à huit ans, elle se posait des questions.
Comme tous les enfants de Dostatok, elle avait grandi avec la conscience des relations simples et pures qui régnaient entre les familles. Par exemple, Dazya et ses petits frères et sœurs appartenaient à Hushidh et Issib ; Krassya, Nokya et leurs jeunes frères et sœurs à Kokor et Obring ; Vasnya, son frère et sa sœur à Sevet et Vas ; et ainsi de suite, chaque groupe d’enfants sous la dépendance d’une mère et d’un père.
La seule bizarrerie dans ce tableau limpide de l’univers, du moins jusqu’aux huit ans de Chveya, c’était Grand-Père et Grand-Mère, Volemak et Rasa, qui non seulement avaient deux enfants à eux – Okya et Yaya, deux frères qui auraient pu être jumeaux parce que, comme l’avait dit un jour Vasnya, ils n’avaient qu’un cerveau pour deux – mais qui étaient aussi, d’une façon vague, les parents de tous les autres parents. Elle savait cela puisqu’à certaines heures, elle avait entendu des adultes appeler Grand-Mère « Dame Rasa » ou « Grand-Mère », ce qui était normal, mais aussi « Mère », et elle entendait souvent son propre père ainsi que celui de Proya, Elemak, de même que celui de Skiya, Mebbekew, appeler Grand-Père « Père ».
Dans son esprit, cela signifiait que Volemak et Rasa étaient les Premiers Parents, qui avaient donné naissance à toute l’humanité. Mais consciemment, elle savait que ce n’était pas vrai, car Shedemei avait clairement expliqué à l’école qu’il existait des millions d’autres humains qui vivaient très loin d’eux, et Grand-Père et Grand-Mère ne leur avaient évidemment pas donné la vie à tous. Mais très loin où ? Cela relevait de la légende ; on ne les voyait jamais. Le monde s’arrêtait au pays magnifique et sans danger de Dostatok, et là, il n’était personne, apparemment du moins, qui ne fût issu du mariage de Volemak et de Rasa.
De fait, pour Chveya, le monde des adultes était assez lointain pour satisfaire ses désirs d’étrangeté ; elle n’avait pas besoin de s’interroger sur des contrées mythiques comme Basilica, Potokgavan, Gorayni, la Terre ou Harmonie, dont certaines étaient des planètes, d’autres des cités et d’autres encore des nations ; elle n’avait d’ailleurs jamais réussi à saisir les règles qui associaient les dénominations des territoires avec leurs noms. Non, le monde de Chveya était dominé par l’incessante lutte de pouvoir entre Dazya et Proya parmi les enfants.
Dazya était le Premier Enfant, ce qui lui conférait une autorité outrageuse dont elle abusait allègrement pour exploiter les petits chaque fois qu’elle en avait l’occasion, en baptisant ses abus « services personnels » et sans montrer la moindre reconnaissance pour ces « faveurs ». Si l’un des plus jeunes refusait d’obéir, elle lui interdisait l’accès à tous les jeux, en annonçant simplement que si « cet enfant » participait à telle distraction ou à telle compétition, elle-même s’en retirerait. Son attitude devant les filles d’un âge voisin du sien était fort semblable, mais plus subtile : elle n’en exigeait pas des services personnels humiliants, mais quand elle avait décidé qu’on ferait les choses d’une façon, elle en attendait une obéissance totale, et celle qui résistait se retrouvait poliment mise en quarantaine. Deuxième Enfant et plus jeune de trois jours seulement, Chveya ne voyait aucune raison d’accepter un rôle inférieur ; en conséquence, elle disposait de beaucoup de temps libre car Dazya ne souffrait pas d’égale et aucune des autres filles n’avait le cran de s’opposer à elle.
Dans le même temps que Dazya s’était forgé un royaume parmi les petits et les filles aînées, Proya – fils aîné d’Elemak et Deuxième Garçon – s’était fait prince parmi les princes. Il était le seul à pouvoir se moquer de Dazya et rire des règles qu’elle imposait, et tous les garçons les plus âgés le suivaient. Naturellement, Dazya les frappait d’ostracisme, ce qui les laissait indifférents car c’étaient les jeux et les faveurs de Proya qu’ils recherchaient. Mais ce qui faisait le plus enrager Dazya, c’était que Xodhya, son propre frère, se joignait à Proya et se servait du pouvoir de son aîné comme d’un bouclier pour assurer son indépendance envers l’autorité de sa sœur. Jyat, le petit frère de Chveya, et parfois même Motya, plus jeune d’un an que Jyat, se ralliaient régulièrement à Proya, mais cela ne dérangeait nullement Chveya, car c’était une humiliation supplémentaire pour Dazya.
Naturellement, durant les périodes où l’affrontement faisait rage, Chveya se joignait aux filles aînées pour railler et rembarrer, alternativement, les garçons rebelles, mais au fond de son cœur, elle ne rêvait que de faire partie du royaume de Proya. Là au moins, on jouait à des jeux merveilleux et violents de chasse et de mort. Elle était même prête, si les garçons voulaient bien l’inviter, à endosser le rôle du cerf, à les laisser la chasser et lui tirer dessus avec leurs flèches épointées ; ah, si seulement elle pouvait s’intégrer à eux au lieu de rester pitoyablement coincée dans le domaine de Dazya ! Mais quand, à mots couverts, elle fit part de son désir à son frère Jyat, il fit mine d’être pris de nausées et de vomissements et elle abandonna cette idée.