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— Et même, ajouta Père, nous nous y opposerions.

— Bon, alors qui ? Okya ? Yaya ?

— Ce serait presque aussi grave, dit Père. Mais qu’y a-t-il ? Tu comptes bientôt fonder une famille ?

— Mais bien sûr qu’elle y pense, Nyef, intervint Mère. Toutes les filles y songent à son âge.

— Alors, il faudrait qu’elle se fourre dans le crâne qu’il n’est pas question d’épouser un de ses oncles et encore moins un cousin germain de double ascendance. »

Ces mots n’avaient strictement aucun sens pour Chveya, mais ils évoquaient de sombres mystères. De quel crime indicible Xodhya s’était-il donc rendu coupable pour être qualifié de « cousin germain de double ascendance » ? Elle posa la question.

« Il ne s’agit pas de ce qu’il a fait, répondit Mère. Mais sa mère, Hushidh, est ma sœur de même lit – nous avons toutes deux la même mère et le même père. Quant au père de Zaxodh, Issib, il est du même lit que ton père – ils ont les mêmes mère et père, c’est-à-dire Grand-Mère et Grand-Père. Donc, vous avez tous vos ancêtres en commun ; de tous les enfants, c’est vous qui êtes le plus étroitement liés par le sang, et un mariage entre vous est hors de question.

— Si nous pouvons l’éviter, ajouta Père.

— Celui-ci, nous l’éviterons, en tout cas. Et je serai tout aussi inflexible en ce qui concerne Oykib et Yasai, parce que tous deux aussi sont enfants de Rasa et de Volemak. »

Chveya écouta tous ces renseignements avec un calme apparent, mais au fond d’elle-même, le tumulte régnait. Hushidh et Mère étaient sœurs du même lit, mais pas filles de Grand-Mère et Grand-Père ! Et Père et Issib étaient frères du même lit, comme Oykib et Yasai, et leur fraternité totale provenait de ce qu’ils étaient tous les fils de Grand-Mère et Grand-Père ! Cependant, l’emploi même de l’expression « du même lit » impliquait qu’il y avait des gens dans le camp qui n’étaient pas frères de même lit, et qui par conséquent ne descendaient pas de Volemak et Rasa ensemble. Comment était-ce possible ?

« Qu’y a-t-il ? demanda Père.

— C’est juste que… avec qui est-ce que je peux me marier ?

— N’est-il pas un peu prématuré…» commença Père.

Mère intervint. « Les garçons qui te déplaisent aujourd’hui te paraîtront beaucoup plus intéressants à mesure que tu grandiras. Fais-moi confiance, Veya chérie, parce que je sais que cette prophétie-là, tu n’y croiras pas tant qu’elle ne se sera pas réalisée. Mais quand viendra ce jour merveilleux…

— Épouvantable, tu veux dire, marmonna Père.

— … tu pourras par exemple t’arrêter sur Padarok, parce qu’il n’est apparenté à personne qu’à sa petite sœur Dabrota et à ses parents, Zdorab et Shedemei. »

Chveya prit alors conscience que Zdorab et Shedemei n’étaient parents de personne, puis il lui revint qu’elle détestait Padarok depuis longtemps parce qu’il disait « Rasa » et « Volemak » en parlant de Grand-Mère et de Grand-Père, ce qui lui semblait un manque de respect ; mais cela n’avait rien d’irrévérencieux, puisque de fait, ce n’étaient pas sa grand-mère ni son grand-père. Était-elle donc la seule à n’avoir rien compris ?

« Et, ajouta Père, comme il n’y a qu’un seul Rokya pour couvrir les jeunes filles nubiles de Dostatok…

— Nyef ! s’exclama Mère d’un ton sec.

— … tu seras obligée de… comment as-tu tourné ça, ma chère sibylle de l’eau ?… ah oui : de t’arrêter aussi sur Protchnu ou Nadejny, parce qu’Eiadh, leur mère, n’est apparentée à personne chez nous et que leur père, Elemak, n’est que mon demi-frère. De même Umene : son père, Vas, n’est pas parent avec nous, et sa mère, Sevet, n’est que ma demi-sœur. »

Mais ce n’était pas Proya, Nadya ni Umya qui intéressaient Chveya. « Comment ça se fait que Sevet n’est que ta demi-sœur ? demanda-t-elle. C’est parce que tu as déjà beaucoup de frères qu’elle ne peut pas être ta sœur entière ?

— Quel cauchemar ! gémit Mère. Pourquoi faut-il que ça tombe justement ce matin ? »

Mais Père, lui, ne se laissa pas démonter et il entreprit d’expliquer que Volemak avait été marié à deux autres femmes de Basilica, qui avaient donné le jour à Elemak et Mebbekew, puis qu’il avait épousé Rasa le temps d’avoir Issib ; après quoi, Dame Rasa n’avait pas « reconduit » le mariage et avait épousé un homme appelé Gaballufix, qui était aussi le demi-frère d’Elemak parce que sa mère était une des précédentes épouses de Volemak, et c’est avec Gaballufix que Dame Rasa avait donné naissance à Sevet et Kokor ; elle n’avait pas voulu renouveler son contrat et s’en était retournée épouser définitivement Volemak ; cette fois, ils avaient eu Nafai et, plus récemment, Okya et Yaya.

« Tu as compris ? »

Hébétée, Chveya ne put que hocher vaguement la tête. Son univers venait d’être jeté cul par-dessus tête, pas tant à cause de la complexité des relations de parenté que par l’idée que les mêmes personnes n’étaient pas obligées de rester mariées toute leur vie – que la mère et le père de quelqu’un pouvaient changer d’époux et avoir des enfants qui appelaient l’un de leurs parents « Mère » et pour qui l’autre était un parfait étranger ! C’était terrifiant, et cette nuit-là, elle fit un affreux cauchemar dans lequel des rats géants entraient dans leur maison et emportaient Père pendant qu’il dormait ; quand Mère se réveillait, elle ne s’apercevait même pas qu’il avait disparu, elle allait simplement chercher le petit Proya – sauf qu’il était grand comme un adulte, parce que c’était un rêve – et disait : « Voici ton nouveau père, jusqu’à ce que les rats s’emparent de lui. »

Elle s’éveilla en larmes.

« De quoi parlait ton rêve ? demanda Mère en la consolant. Raconte-moi, Veya, pourquoi pleures-tu ? »

Et Veya le lui raconta.

Alors Mère la porta jusque dans la chambre qu’elle partageait avec Père, à qui Chveya dut répéter son rêve. Il n’eut même pas l’air de s’intéresser au plus horrible, c’est-à-dire l’arrivée de Proya chez eux pour prendre sa place. Non, il n’était curieux que des rats géants : il les lui fit décrire à plusieurs reprises, alors qu’elle ne voyait pas quoi en dire, sinon que c’étaient des rats, qu’ils étaient très grands et qu’ils donnaient l’impression de rire entre eux en emportant Père, parce qu’ils étaient fiers de leur intelligence.

« C’est quand même la première fois chez la nouvelle génération, dit Père. Et ça vient du Gardien, pas de Surâme.

— Ça ne veut peut-être rien dire, remarqua Mère. Elle peut très bien avoir entendu parler des autres rêves. »

Mais quand ils lui demandèrent si elle était au courant d’histoires de rats géants avant son rêve, Chveya ne comprit pas de quoi ils parlaient. Les seuls rats qu’elle connaissait c’étaient ceux qui essayaient sans cesse de voler des provisions dans les granges. Les autres rêvaient aussi de rats géants ? Les adultes étaient bizarres, quand même ! Les familles qui se décomposaient, les enfants qui avaient des demi-frères et des demi-sœurs et toutes les monstruosités du même genre, tout ça les laissait de glace ; mais un rêve avec des rats géants, ça, c’était important ! Père alla même jusqu’à lui enjoindre : « Si jamais tu rêves encore de rats géants – ou d’autres bêtes étranges – il faut nous en parler tout de suite. Ça peut être très important. »

Ce n’est qu’au moment où Luet remontait les couvertures sur elle dans son lit que Chveya parvint à poser la question qui la rongeait : « Mère, si jamais tu ne reconduis pas ton mariage avec Père, qui sera notre nouveau père, alors ? »