— De toute manière, nous n’aurions pu en rien hâter notre départ, rétorqua Mère. Après tout. Surâme suit son propre programme, dans lequel nous ne sommes pas grand-chose. Pour elle, que nous ayons passé ces dernières années dans la triste vallée du désert que nous avons d’abord connue, sur la bande de terre, déjà préférable, entre les rivières Nord et Sud, ou ici, peut-être le pays le plus parfait d’Harmonie, rien de tout cela n’a d’importance. Tout ce qui l’intéressait, c’était que nous nous regroupions et nous apprêtions pour l’heure où elle aura besoin de nous. Pour autant que nous le sachions, ce sont les enfants qu’elle a l’intention de conduire jusqu’à la Terre et pas nous. Et cela me conviendrait parfaitement ; cependant, je préférerais encore qu’elle prenne les petits enfants, bien après notre mort, afin que nous n’ayons pas à les voir partir et à regretter longtemps nos voyageurs.
— C’est notre sentiment à tous, quelquefois », dit Luet.
Nafai se retint de parler.
Peine perdue. Père lisait en lui comme dans un livre ouvert. « Tous sauf Nafai. Lui n’espère que le changement. Tu es un infirme, Nyef. Tu ne supportes pas le bonheur très longtemps – ce qui t’enflamme, c’est le conflit et l’incertitude.
— Je n’aime pas les conflits, Père ! protesta Nafai.
— Tu n’aimes peut-être pas ça, mais ça te profite, dit Volemak. Ce n’est pas un reproche, mon fils, mais une constatation.
— En attendant, intervint Rasa, faisons-nous quelque chose à propos du rêve de Chveya ?
— Non ! répondit Luet avec brusquerie. Rien. Nous voulions simplement vous mettre au courant.
— Pourtant, dit Père, on peut imaginer que d’autres enfants reçoivent aussi des rêves du Gardien, mais n’en parlent à personne. Il faudrait peut-être avertir les parents d’écouter le récit des rêves de leurs enfants.
— Si vous donnez ce genre de consigne, fit Rasa, vous savez que Kokor et Dol vont faire la leçon à leurs filles quant aux rêves qu’elles doivent faire et ne pas faire, et qu’elles leur en voudront si elles ne reçoivent pas de bons rêves de rats géants. »
Tous éclatèrent de rire, mais ils savaient que c’était la vérité.
« Pour l’instant, nous ne bougeons donc pas, dit Volemak. Nous attendons la suite. Surâme agira en son temps, et jusque-là, nous travaillerons dur aux tâches qui nous reviennent tout en élevant des enfants exemplaires qui ne se disputent jamais.
— Ah, c’est donc cela le critère de la réussite ? demanda Luet, moqueuse. Les bons, ce sont ceux qui ne se disputent pas ? »
Rasa eut un rire forcé. « Dans ce cas, les seuls enfants bien élevés sont des invertébrés !
— Ce qui exclut tous vos descendants, mon amour », conclut Volemak.
La réunion prit fin et chacun retourna à ses occupations quotidiennes. Mais Nafai ne se satisfaisait pas de la décision d’attendre ; la rareté des visions l’embêtait, et aussi que la seule à avoir capté un message du Gardien fût Chveya, l’enfant la plus isolée du groupe, et bien trop jeune pour comprendre le sens de son rêve.
Pourquoi Surâme différait-il tant leur départ ? Neuf ans plus tôt, il s’était empressé de leur faire quitter Basilica et ils avaient renoncé à tout ce qu’ils attendaient de l’existence pour s’enfoncer dans le désert. D’accord, leur sort avait fini par s’améliorer, mais ce n’était pas la fin, n’est-ce pas ? Un trajet de plus de cent années-lumière les attendait, le voyage qu’ils venaient d’accomplir paraissait ridicule en comparaison, mais rien n’indiquait qu’ils allaient se remettre en route.
Réponds-moi !
Mais il n’y eut pas de réponse.
Il fallut un nouveau rêve pour pousser Nafai à l’action. C’est Luet qui le fit, cette fois ; Nafai émergea d’un profond sommeil en l’entendant gémir et pleurer, crier enfin. Il la secoua pour la réveiller tout en lui murmurant des paroles apaisantes, dans l’espoir de la calmer avant qu’elle sorte de son rêve. « C’est un cauchemar, lui disait-il. Tu fais un cauchemar.
— Surâme, lança-t-elle. Elle est perdue ! Elle est perdue !
— Luet, réveille-toi ; c’est un rêve que tu fais.
— Mais je suis réveillée ! J’essaye de te raconter mon rêve.
— Tu as rêvé de Surâme ?
— Je me suis vue ; mais j’étais jeune – de l’âge de Chveya. Comme je me voyais autrefois dans mes rêves. »
Nafai s’aperçut qu’il n’y avait pas si longtemps, Luet avait réellement l’âge de Chveya. C’était une enfant quand il l’avait rencontrée, puis épousée ; elle était à peine adolescente. Quand elle se voyait enfant, était-ce donc si différent de ce qu’elle voyait aujourd’hui ? « Alors, tu t’es vue enfant ? demanda-t-il.
— Non… j’ai vu quelqu’un qui me ressemblait, mais je me suis dit : c’est la sibylle de l’eau. Et puis : non, c’est Surâme, qui emprunte le visage et le corps de la sibylle. C’est ce que croyaient beaucoup de femmes à mon sujet, tu sais.
— Je sais, oui.
— Alors, j’ai compris que je voyais Surâme, mais affublée de mon visage et de mon corps. Elle cherchait quelque chose de toutes ses forces, et elle croyait sans cesse l’avoir trouvé, mais quand elle regardait ses mains, elles étaient vides. Et puis je me suis rendu compte que ce qu’elle essayait de saisir, c’était un rat géant ; quand elle l’attrapait, qu’elle le serrait, il se changeait en ange et s’envolait, mais comme elle ne remarquait pas la transformation, elle s’imaginait que le rat lui avait glissé des mains. Je pense que si nous attendons depuis si longtemps, c’est parce que quelque chose échappe à Surâme, qu’elle cherche sans le trouver. »
Les pensées de Nafai s’étaient arrêtées au fait qu’il y avait des rats et des anges dans son rêve. « C’est un rêve du Gardien ? demanda-t-il. Mais comment aurait-il pu savoir il y a cent ans que Surâme allait rencontrer un obstacle aujourd’hui ?
— Nous pensons que les rêves du Gardien voyagent à la vitesse de la lumière, mais ce n’est qu’une supposition, dit Luet. Peut-être qu’elle… qu’il a des connaissances que nous ignorons. »
La légère hésitation de Luet était révélatrice et elle agaça Nafai : les femmes au courant de l’existence du Gardien avaient tendance à l’imaginer au féminin, comme elles voyaient Surâme, bien que tous se fussent mis d’accord pour employer le masculin, par simple souci d’économie de langage : les dialogues devenaient rapidement confus quand l’un parlait du Gardien de la Terre et l’autre de la Gardienne. Pour Surâme, le problème était moins grave, puisqu’il s’agissait d’un nom propre dont seul le pronom changeait. Mais les femmes persistaient à sentir le Gardien comme féminin, ce qui semblait vaguement cavalier à Nafai, peut-être simplement parce qu’il savait que Surâme était un ordinateur mais ignorait la nature du Gardien de la Terre. S’il s’agissait vraiment d’un dieu, ou d’un être semblable à un dieu, l’idée de lui imposer le féminin lui déplaisait.
« Peut-être que le Gardien nous observe, qu’il nous connaît très bien et qu’il cherche à nous réveiller – et à travers nous, Surâme.
— Surâme n’est pas endormi, rétorqua Nafai. On lui parle tout le temps grâce à l’Index.
— Je ne fais que te raconter ce que j’ai vu en rêve.
— Eh bien, demain matin, nous irons en parler à Issib et à Zdorab et nous verrons ce que l’Index peut nous apprendre là-dessus.
— Allons-y tout de suite. Dès maintenant.
— Tu veux les réveiller en pleine nuit ? Ils ont des enfants, voyons. Ce serait irresponsable.