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C’était une bonne idée, de toute façon, et Nafai passa chez lui prendre ses armes.

« Et si tu n’en avais pas eu besoin, lui dit Luet, tu ne serais pas venu me dire au revoir ni m’expliquer ce que tu faisais, n’est-ce pas ? » Elle était visiblement irritée.

« Mais si, bien sûr !

— Non. Tu as sans doute déjà chargé tes deux acolytes de me dire où tu allais. »

Nafai haussa les épaules. « Quoi qu’il en soit, j’avais veillé à ce que tu sois au courant.

— Et pourtant, c’était mon rêve à moi, et celui de Chveya !

— Tu as fait le rêve, et alors ? Ça te donne un droit de regard sur ce qui en résulte ? demanda Nafai que l’agacement gagnait à son tour.

— Non, Nyef, répondit-elle avec un soupir impatient. J’ai fait ce rêve ce matin et j’aurais dû être associée à ce que tu entreprends à parts égales. Mais non : tu me traites comme une enfant.

— Ce n’est pas Chveya que j’ai demandé de prévenir, c’est toi. Par conséquent, je ne crois pas t’avoir traitée comme une enfant !

— Es-tu donc incapable de reconnaître que tu t’es conduit comme un babouin, Nafai ? Ne peux-tu reconnaître que tu m’as traitée comme si seuls les hommes comptaient dans notre communauté, comme si les femmes n’étaient rien, et t’excuser de m’avoir traitée ainsi ?

— Je ne me suis pas conduit comme un babouin ! J’ai agi comme un mâle de mon espèce. Ça ne me rend pas moins humain, ça me rend moins féminin ! Ne viens jamais me traiter d’animal parce que je ne me comporte pas selon les désirs d’une femme ! »

Nafai s’étonna de la colère qui perçait dans sa voix.

« Ainsi, c’en est à ce point dans notre propre maison, murmura Luet.

— Uniquement parce que tu l’as voulu ! Ne me traite plus jamais d’animal !

— Alors ne te conduis pas comme tel. Être civilisé, c’est transcender sa nature animale, pas s’y complaire, pas s’en glorifier. C’est en cela que tu m’as rappelé un babouin – parce que tu n’es pas civilisé si tu traites les femmes comme des objets qu’on peut bousculer à loisir. Tu ne seras civilisé que si tu nous traites en amies. »

Nafai s’était immobilisé près de la porte, et l’injustice des paroles de Luet le faisait bouillir ; non qu’elle ne dît pas la vérité, mais elle était mal fondée à la lui appliquer ainsi. « Quoi que tu en dises, je t’ai traitée en amie et en épouse, répondit-il. Je pensais que tu m’aimais assez pour que la propriété du rêve ne soit pas l’objet d’une rivalité entre nous !

— Ce n’est pas parce que tu t’es approprié les fruits de mon rêve que j’étais en colère.

— Ah bon ?

— Tu m’as blessée en ne partageant pas avec moi ceux de ton rêve à toi. Moi, je n’ai pas bondi du lit pour aller raconter mon rêve à Hushidh et Shedya, en les chargeant de t’en faire part après coup. »

Présentée ainsi, la colère de Luet devenait soudain compréhensible. « Ah, dit-il. Excuse-moi. »

Mais elle était toujours furieuse et les regrets tardifs de Nafai manquaient de conviction. « Va-t’en, fit Luet. Va chercher Surâme ! Va chercher les restes des anciens vaisseaux dans leur ancien site d’atterrissage ! Va et sois le seul héros de notre expédition ! Quand je me coucherai ce soir, tu tiendras sans doute la vedette dans mes rêves. J’espère que tu me réserves un rôle, même tout petit. Tenir ton manteau, par exemple ! »

Nafai faillit s’en aller pour fuir ces paroles cinglantes. Luet avait exactement répété le reproche qu’Elemak lui avait déjà adressé – et elle savait parfaitement à quel point il en avait souffert, parce qu’il s’en était depuis longtemps ouvert à elle. C’était cruel et injuste de sa part de s’en resservir aujourd’hui ! Entre tous, elle aurait dû le savoir, ce n’était pas le désir d’être un héros qui le poussait, mais sa passion de découvrir ce qui allait advenir, de déclencher la suite des événements. Si elle l’aimait, elle aurait dû comprendre. Il faillit donc s’en aller, en laissant ces paroles amères l’accompagner tout le long de son trajet dans les montagnes.

Mais il préféra se rendre dans la chambre des enfants. Ils dormaient encore, sauf Chveya, réveillée peut-être par leur dispute à voix basse mais tendue. Nafai donna un baiser à chacun, en finissant par elle. « Je vais chercher l’endroit d’où viennent les meilleurs rêves, murmura-t-il pour ne pas déranger les autres enfants.

— Garde-moi une place dans tous les rêves », lui répondit-elle sur le même ton.

Il l’embrassa encore, puis retourna dans la cuisine, la pièce principale de la maison, où Luet remuait la bouillie d’avoine dans une marmite près du feu.

« Merci de m’avoir fait de la place dans tes rêves, lui dit-il. Tu es toujours la bienvenue dans les miens. » Il l’embrassa et, à son grand soulagement, elle lui rendit son baiser. Rien n’était réglé, mais ils avaient réaffirmé que même en colère l’un contre l’autre, ils s’aimaient toujours.

Cela suffit à Nafai pour se mettre en chemin le cœur plus léger.

Et il aurait bien besoin d’avoir le cœur en paix, parce qu’à l’évidence, Surâme protégeait la zone mystérieuse sans même en avoir conscience. Du moins le supposait-il, car quelque chose avait bien dû détourner tous les chasseurs de leur chemin pour les empêcher d’atteindre Vusadka, et il s’agissait à coup sûr de la capacité qu’avait Surâme de faire oublier aux gens les idées avec lesquelles il ne souhaitait pas les voir jouer. Pourtant, Surâme n’arrivait pas à voir cette zone, ni même ne s’en rendait compte. Cela signifiait sûrement que ses programmes de détournement s’appliquaient à lui-même ; il était donc peu probable que Surâme puisse les interrompre pour laisser Nafai passer. Bien au contraire : il allait devoir se battre pour entrer, de même qu’à Basilica, bien longtemps auparavant, il avait dû lutter en compagnie d’Issib pour franchir les barrières qui le séparaient de Surâme, pour concevoir des idées que Surâme interdisait. Avec cette différence qu’aujourd’hui, ce n’était plus pour leur liberté d’idées qu’il allait se battre, mais pour pénétrer dans un lieu bien réel. Un lieu que Surâme lui-même ne voyait pas.

« Il faut que je te vainque, murmura-t-il tout en traversant les prairies au nord des maisons. Il faut que je franchisse tes barrières.

Quelles barrières ?

La tâche allait être difficile. La fatigue saisit Nafai rien que d’y penser. Et pas question de recourir à l’astuce pour contourner les obstacles, cette fois-ci : il allait devoir se frayer un chemin par la seule force brute de sa volonté. S’il le pouvait. S’il était assez fort.

Le crépuscule tombait et Nafai était au bord du désespoir. Après toute une journée de marche pour atteindre son but, il avait passé celle du lendemain à faire et refaire en vain les mêmes opérations. Il se plaçait à l’orée de la zone interdite et demandait à Surâme de lui montrer la carte de tous les chemins suivis par les chasseurs, sur laquelle il voyait clairement quelle direction suivre pour parvenir à Vusadka. Il indiquait même la direction d’une flèche ou d’un mot gratté dans la terre avec un bâton. Et puis, après s’être mis en route d’un pas assuré, il se retrouvait bientôt en-dehors de la zone « interdite », à une centaine de mètres de son inscription. S’il avait écrit « nord-est », ses pas le menaient plein ouest par rapport à son indication ; si sa flèche pointait à l’est, c’était au sud que sa marche aboutissait. Il était absolument incapable de franchir la barrière.

Il se répandait en invectives contre Surâme, mais les réponses qu’il en obtenait témoignaient que l’ordinateur oubliait instantanément ce qui se passait. « Je veux aller vers le sud-ouest en partant de ce point, disait Nafai. Aide-moi. » Et il se retrouvait loin au nord, tandis que Surâme déclarait : Tu ne m’as pas écouté. Je te disais d’aller vers le sud-ouest, mais tu n’écoutais pas.