Cela ne présenta pas de difficulté ; les babouins redoutent peu d’animaux, et ceux qu’ils craignent, ils s’en protègent en restant sur le qui-vive et en s’avertissant mutuellement. Ils ne s’efforçaient donc nullement de passer inaperçus. Nafai les trouva en train de chercher à manger au creux d’une longue vallée orientée est-ouest, avec une rivière qui coulait au milieu. Ils levèrent les yeux à son arrivée. Sans le moindre signe de panique – il se trouvait encore à bonne distance – ils regardèrent le lièvre avec une grande curiosité.
Nafai s’approcha. Les babouins commencèrent à s’agiter – les mâles s’appuyèrent sur les phalanges de leurs pattes antérieures en protestant contre cette intrusion, et Nafai ressentit une profonde répugnance à s’avancer davantage.
Mais il faut que je m’approche pour leur donner la viande.
Il fit donc quelques pas, le lièvre tendu devant lui. Il ignorait évidemment comment ils allaient réagir à cette offrande ; ils pouvaient la considérer comme le signe que Nafai était un tueur, ou au contraire comme la preuve qu’il avait déjà abattu sa proie et qu’ils ne risquaient donc rien. Mais certains devaient bien voir dans le lièvre un mets dont se repaître. Les babouins n’étaient pas les meilleurs chasseurs du monde, mais ils adoraient la viande et ce lièvre glapissant devait leur sembler appétissant.
Nafai s’approchait lentement, et à chaque pas il sentait croître en lui une résistance. Mais il voyait aussi que de plus en plus de babouins – des jeunes mâles, surtout – l’examinaient en alternance avec le lièvre. Il les aida à se concentrer sur la proie en détournant les yeux – il ne ferait que les provoquer et les effrayer s’il croisait leurs regards, il le savait.
Ils reculaient devant lui, mais sans aller bien loin. Comme il s’y était attendu, leur tendance naturelle les poussait à battre en retraite vers les falaises où ils dormaient. Il les suivit, sans cesser de se répéter : Ce n’est pas une bonne idée ; ils n’ont pas besoin de cette viande. Mais il fit taire ces pensées en s’évertuant à se concentrer sur une seule : Les mères ont besoin de protéines, les petits en ont besoin dans leur lait. Il faut que je leur donne cette viande.
C’est impossible ! C’est stupide ! Tu ferais mieux de laisser tomber ce lièvre et de t’en aller.
Mais dans ce cas, le lièvre reviendra aux mâles les plus forts et les femelles n’en auront pas une miette. J’ignore comment, mais il faut que je le leur apporte tout près, pour que les jeunes en profitent. C’est mon travail, chasseur de la tribu, de ramener de quoi manger. Je dois les nourrir. Rien ne doit m’empêcher d’arriver jusqu’à eux.
Combien de temps cela lui prit-il ? Il éprouvait le plus grand mal à concentrer son esprit sur sa tâche. Plusieurs fois, il eut l’impression qu’il venait de se réveiller, même s’il ne dormait pas, il le savait bien ; alors il se secouait et reprenait sa marche opiniâtre en direction des femelles qui se regroupaient toujours davantage vers les falaises.
Il faut que je passe derrière elles, entre elles et les falaises, se dit-il. Il faut que j’aille de leur côté.
Il obliqua vers le nord sans jamais perdre les femelles de vue. Et vers midi, il parvint enfin à sa destination – entre les babouins et leurs falaises. Le lièvre avait fini par se taire – mais sa mort ne dérangerait pas les babouins, puisqu’il était vivant au départ ; d’ailleurs, ils n’étaient guère pointilleux du moment que la viande était tiède. Aussi Nafai jeta-t-il le cadavre en visant droit le groupe de femelles.
Ce fut un pandémonium immédiat, mais tout se déroula comme Nafai l’avait prévu. Certains jeunes mâles se précipitèrent dans la mêlée pour s’emparer du lièvre, mais les plus vieux firent front devant Nafai, qui semblait, pour l’instant du moins, représenter une menace. Le lièvre resta donc parmi les femelles, qui repoussèrent sans difficulté les jeunes mâles. L’animal n’était pas si mort que ça, finalement : il se remit à couiner quand les femelles dominantes le déchirèrent à belles dents en dévorant ce qui leur tombait sous les crocs. Les babouins ne se donnent pas la peine de tuer leur proie avant de la manger, ce qui avait gêné Nafai au début de leur cohabitation au désert, mais il s’y était fait et se réjouissait aujourd’hui de voir son plan réussir et les femelles profiter seules de la viande.
Les mâles commencèrent à se rendre compte qu’ils étaient en train de rater le festin et leur agitation s’accrut ; alors, Nafai recula peu à peu vers les falaises ; quand il fut enfin assez éloigné, les mâles foncèrent dans la mêlée en dispersant les femelles et se mirent à se battre pour récupérer quelques miettes du lièvre. Certains réussirent à s’emparer de gros morceaux, mais Nafai le savait, les femelles avaient eu plus que leur part habituelle de gibier. Il était satisfait.
À présent, toutefois, mieux valait qu’il s’éloigne le plus possible des babouins, qu’il s’en aille très loin dans la vallée ; à la vérité, le mieux serait qu’une fois là-bas, il trouve une proie à rapporter à la tribu.
Mais peu à peu, alors qu’il s’écartait des babouins, il s’aperçut que la résistance qu’il ressentait jusque-là devenait de plus en plus facile à combattre. Audacieusement, il s’autorisa à se rappeler le vrai motif de sa venue. Aussitôt, sa répugnance à avancer lui revint – c’était pratiquement de la panique – mais il ne perdit pas le contrôle de lui-même. Comme il l’avait espéré, c’était à la frontière que la barrière était la plus puissante. Il pouvait résister à ce niveau d’interférence, proche de celui qu’il avait affronté à Basilica quand, avec Issib, il cherchait à forcer les défenses de Surâme et à entretenir des pensées interdites.
À moins que je ne me sente plus à l’aise parce que la barrière m’a déjà repoussé de l’autre côté de la frontière, sans que je me rende compte de ma défaite.
« Suis-je dedans ou dehors ? » murmura-t-il à Surâme.
Pas de réponse.
Un frisson de peur le traversa. La zone était invisible à Surâme… Et si, en franchissant la frontière, il disparaissait purement et simplement aux yeux de Surâme ?
Une idée lui vint soudain : c’était peut-être précisément pour cela que la force de résistance était moindre, à présent. Sans que Surâme en ait conscience, sa puissance se combinait à celle de la barrière… à la périphérie. Mais à l’intérieur de la zone, où Surâme n’avait pas accès, la barrière ne pouvait plus compter que sur son propre pouvoir répulsif, et voilà pourquoi Nafai parvenait à y résister.
C’était logique, aussi poursuivit-il son chemin en direction de l’est, vers le cœur de Vusadka.
Mais n’était-ce pas plutôt vers le nord qu’il marchait ? Car soudain, comme il franchissait le sommet d’une colline, il vit s’étendre devant lui un paysage complètement aride. On aurait dit qu’un mur invisible se dressait à cinquante mètres de là. D’un côté, c’était le pays verdoyant de Dostatok, et de l’autre, le désert absolu – le désert le plus sec, le plus mort que Nafai eût jamais vu. Il n’y avait pas un oiseau, pas un lézard, pas une herbe, rien de vivant derrière la ligne immatérielle.
C’était trop artificiel. Ce phénomène indiquait sans doute l’existence d’une nouvelle barrière, d’une autre frontière d’un type différent, qui excluait toute forme de vie, qui tuait peut-être tout ce qui la franchissait. Fallait-il que Nafai la traverse ?
« Y a-t-il une entrée quelque part ? » demanda-t-il à Surâme.
Pas de réponse.
Il s’avança prudemment vers la barrière. Quand il en fut tout près, il tendit une main.