Elemak s’était arrêté et Meb en fit autant ; opportuniste comme toujours, il semblait n’avoir aucune volonté propre. Mais Nafai savait parfaitement que Meb était moins brisé psychologiquement qu’Elemak. Il poursuivrait ses complots sournois et, maintenant que son aîné était hors jeu, plus rien ne le retiendrait.
Nafai savait donc clairement qu’il n’avait pas encore gagné. Sans équivoque et de façon mémorable, il devait démontrer à Meb, à Elemak et à tout le monde qu’il ne s’agissait pas d’une simple lutte entre frères, que c’était Surâme et non lui qui avait vaincu Elemak et Meb. Et au fond de lui-même, Nafai se raccrochait à un espoir : s’il parvenait à leur faire comprendre que c’était Surâme qui les avait terrassés aujourd’hui, ils finiraient peut-être par lui pardonner et par redevenir les frères qu’ils auraient toujours dû être.
Je veux juste assez de puissance pour leur donner un choc, dit Nafai mentalement. Pas pour les tuer.
Le manteau obéira à tes désirs.
Nafai tendit la main. Il vit sur son bras les étincelles que déclencha son geste, mais la scène était beaucoup plus impressionnante vue par les yeux des spectateurs. Par le biais de Surâme, il avait accès à une dizaine de visions simultanées de lui-même, le visage parcouru d’une lumière éclatante qui devenait de plus en plus éblouissante, la main vibrante de lumière, comme enveloppée par un essaim de lucioles. Il pointa l’Index vers Elemak et, comme un éclair, un arc de feu jaillit de l’extrémité de son doigt pour frapper son frère à la tête.
Le corps d’Elemak se convulsa violemment, puis s’effondra.
Est-ce que je l’ai tué ? s’écria Nafai avec une angoisse muette.
Commotionné, seulement. Fais-moi un peu confiance, veux-tu ?
Et de fait, Elemak bougeait ; son corps agité de spasmes se tordait au sol. Aussi Nafai tendit-il la main vers Meb.
« Non ! » cria Mebbekew qui ne tenait pas à partager le sort d’Elemak. Mais au fond de son cœur, Nafai le voyait, il continuait à manigancer, à imaginer des plans retors. « Je ferai tout ce que tu voudras, je te le promets ! Je n’ai jamais voulu aider Elemak, c’est lui qui m’a toujours forcé !
— Tu es trop bête, Meb. C’est Elemak qui t’a empêché de me tuer dans le désert, le jour où je t’ai défendu d’abattre un babouin, tu crois que je l’ignore ? »
Le visage de Meb devint un masque de culpabilité et d’effroi. Pour la première fois de sa vie, on le mettait face à l’un de ses secrets, un de ceux qu’il croyait le mieux gardés ; comment échapper aux conséquences ? « J’ai des enfants ! cria-t-il. Ne me tue pas ! »
L’arc de lumière jaillit en crépitant et projeta Meb au sol.
Nafai était épuisé. Il tenait à peine debout. Luet, aide-moi ! implora-t-il silencieusement.
Il sentit ses mains le soutenir par le bras. Elle avait dû le rejoindre sur le paritka.
Ah, Luet, qu’il en soit toujours ainsi ! Je ne tiendrai pas le coup si tu n’es pas à mes côtés. Je n’y arriverai pas sans toi !
Il ne sentit en réponse que l’amour de Luet pour lui, son immense soulagement à savoir tout danger écarté, sa fierté devant la force qu’il avait montrée.
Comment fais-tu pour être aussi indulgente ? lui demanda-t-il en silence.
Je t’aime. Ce fut le seul message qu’il découvrit dans le cœur de son épouse.
Alors, Nafai ordonna au paritka de se poser et l’appareil obéit. Luet l’aida à en descendre et, leurs enfants agglutinés autour d’eux, l’emmena jusque chez eux. Au cours des instants qui suivirent, tout le monde se précipita pour s’enquérir s’ils avaient besoin d’aide. Mais Nafai n’avait besoin que de sommeil. « Occupez-vous de mes frères, chuchota-t-il. J’ai peur que les dommages ne soient graves. »
Quand il se réveilla, le crépuscule tombait. Zdorab était à la cuisine et préparait le repas ; Issib, Hushidh, Shedemei et Luet étaient assemblés autour de son lit. Ils ne le regardaient pas ; ils bavardaient. Il tendit l’oreille.
Ils parlaient de leur peine pour Eiadh et Dol, ainsi que pour leurs enfants ; surtout pour Proya, qui ne vivait que pour l’orgueil qu’il sentait chez son père, Elemak. « On aurait dit qu’il venait de voir son père mourir, dit Luet.
— Et c’était ça, répondit Hushidh. Du moins, c’était la mort du père qu’il connaissait.
— Les dégâts d’aujourd’hui seront longs à guérir, fit Shedemei.
— Mais s’agit-il vraiment de dégâts ? protesta Luet. Ou bien d’un début de guérison des blessures que nous n’avons pas voulu voir au cours des huit dernières années ? »
Hushidh fit claquer sa langue. « Nafai serait le premier à te dire que ce qui s’est passé aujourd’hui n’était pas un acte de guérison, mais de guerre. La volonté de Surâme a prévalu ; le vaisseau sera préparé et Mebbekew comme Elemak y travailleront aussi dur que n’importe qui, une fois qu’ils seront remis. Mais le préjudice commis est irréparable. Pour Elemak et Mebbekew, Nafai sera toujours l’ennemi, ainsi que tous ceux qui le serviront.
— Personne ne sert Nafai, objecta Luet. Nous ne servons que Surâme, comme Nafai lui-même.
— Oui, acquiesça vivement Shedemei. Nous le savons tous, Luet. Ce combat n’était pas celui de Nafai mais de Surâme. Le manteau aurait pu échoir à n’importe lequel d’entre nous. »
Nafai remarqua que cette fois, bien qu’elle n’en fût pas loin, Shedemei n’avait pas dit que c’était à elle que le manteau serait revenu s’il l’avait refusé. Désormais, elle garderait cette information pour elle et pour Zdorab. Quant à Elemak, Mebbekew, Vas et Obring, il y avait peu de chances qu’ils en parlent, quand bien même ils auraient compris ce qu’elle leur avait appris la veille. Elle se saurait toujours aux yeux de Surâme l’autre volet de l’alternative pour le commandement de la colonie – cela lui suffisait, elle était satisfaite.
« Il est réveillé, dit Luet.
— Qu’en sais-tu ? demanda Issib.
— Le rythme de sa respiration a changé.
— Je suis réveillé, confirma Nafai.
— Comment te sens-tu ? l’interrogea Luet.
— Encore fatigué. Mais mieux. Bien, même. Même pas fatigué, en fait. » Il se souleva sur un coude et sentit aussitôt la tête lui tourner. « À bien y réfléchir, je suis encore fatigué. » Et il se rallongea.
Ses compagnons éclatèrent de rire.
« Comment vont Elya et Meb ? demanda Nafai.
— Ils se reposent, comme toi, dit Shedemei.
— Et qui s’occupe de vos enfants à tous ?
— Mère, répondit Issib.
— Dame Rasa, fit en même temps Shedemei. Zdorab a pensé que tu aurais besoin d’un vrai repas à ton réveil et il est venu faire un peu de cuisine.
— Tu parles, fit Luet. Il savait tout simplement que j’allais me ronger les sangs pour toi et il ne voulait pas que je me tracasse pour la cuisine. Dis donc, tu ne t’es pas inquiété de nos enfants à nous.
— À vrai dire, je n’ai à m’inquiéter d’aucun enfant, dit Nafai. Je sais où ils sont. »
À cela, ils n’avaient rien à répondre. Ils lui apportèrent bientôt à manger et tout le monde l’imita, assis autour du lit. Nafai expliqua le genre de travaux qu’il faudrait exécuter sur le vaisseau et ils commencèrent à réfléchir au partage des tâches. La discussion fut cependant brève, car Nafai était manifestement exténué, physiquement sinon mentalement. Tous s’éclipsèrent bientôt, même Luet ; mais elle revint peu après avec les enfants, qui embrassèrent leur père. Chveya s’accrocha particulièrement à lui. « Papa, dit-elle, j’ai entendu ta voix dans mon cœur.
— Oui, répondit-il. Mais en réalité, c’est la voix de Surâme.