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Adamsberg fit une grimace. C’était exactement ce qu’il pressentait.

Il glissa les articles sous le pied de sa lampe et il décida d’avoir faim, sans savoir l’heure qu’il était. Il sortit, suivit longtemps des rues encore peu familières, acheta un pain à quelque chose, un truc à boire, des cigarettes, et il revint avec lenteur vers le commissariat. Dans la poche de son pantalon, il sentait à chaque pas se froisser la lettre de Christiane qu’il avait reçue ce matin. Elle écrivait sur un papier renforcé et luxueux, qui était très gênant dans les poches. Adamsberg n’aimait pas ce papier.

Il fallait qu’il l’informe de sa nouvelle adresse. Elle n’aurait pas trop de mal à venir souvent puisqu’elle travaillait à Orléans. Mais elle donnait à entendre dans sa lettre qu’elle cherchait un poste à Paris. À cause de lui. Il secoua la tête. Il y penserait plus tard. Depuis qu’il la connaissait, six mois peut-être, c’était toujours comme ça, il s’arrangeait pour y penser plus tard. Pas bête comme fille, très futée même, mais un peu attendue aux virages de quelques idées toutes faites. C’était dommage bien entendu, mais pas trop grave, parce que le défaut était léger et qu’il ne fallait pas rêver l’impossible. Et puis l’impossible, la brillance, le non-prévisible, la peau très douce, le mouvement perpétuel entre gravité et futilité, il l’avait connu une fois, il y avait huit ans, avec Camille et son ouistiti idiot, Richard III, qu’elle allait faire pisser dans la rue, en disant aux passants qui se plaignaient : « Richard III, il faut qu’il pisse dehors. »

Souvent, le petit singe, qui sentait l’orange, on ne sait pas pourquoi parce qu’il n’en mangeait pas, s’installait sur eux et faisait semblant de leur chercher des poux sur les bras, avec la gueule concentrée, les gestes appliqués et précis. Camille, lui, et Richard III grattouillant des proies invisibles sur ses poignets. Mais elle s’était échappée, sa petite chérie. Et lui, le flic, il n’avait jamais été foutu capable de remettre la main dessus, tout le temps qu’il l’avait cherchée, une année entière, une si longue année, et puis après sa sœur lui avait dit : « Tu n’as pas le droit, fous-lui la paix. » La petite chérie, se répéta Adamsberg. « Tu voudrais la revoir ? », lui avait demandé sa sœur. Seule la dernière de ses cinq sœurs osait parler de la petite chérie. Il avait souri pour dire : « De toute mon âme, oui, au moins une heure avant de crever. »

Adrien Danglard l’attendait au bureau, un verre en plastique à la main avec du vin blanc dedans, et des sentiments mélangés sur son visage.

— Il manque les bottes du garçon Vernoux, commissaire. Des bottes basses à boucles.

Adamsberg ne dit rien. Il essayait de respecter le mécontentement de Danglard.

— Je n’ai pas voulu vous faire une démonstration ce matin, lui dit-il, je n’y peux rien si c’est le fils Vernoux qui a tué. Avez-vous cherché les bottes ?

Danglard posa un sac en plastique sur la table.

— Les voilà, soupira-t-il. Le labo a déjà commencé, mais rien qu’à l’œil, c’est bien de l’argile du chantier sur les semelles, si collante que l’eau de l’égout ne l’a pas lavée. Très belles chaussures. Dommage.

— C’était bien dans l’égout ?

— Oui, à vingt-cinq mètres en aval de la bouche la plus proche de chez lui.

— Vous travaillez vite, Danglard.

Il y eut un silence entre les deux hommes. Adamsberg se mordait les lèvres. Il avait repris une cigarette, un bout de crayon dans le fond de sa poche, et appuyé un petit papier sur ses genoux. Il pensait : « Ce type va me faire un discours, il est vexé, il est choqué, je n’aurais jamais dû lui raconter l’histoire du gros chien qui bavait, jamais dû lui dire que Patrice Vernoux suppurait la cruauté comme le petit môme de la Montagne. »

En fait non. Adamsberg regarda son collègue. Le long corps mou de Danglard, prenant sur la chaise la forme d’une bouteille en train de fondre, était pacifique. Il avait mis ses grandes mains dans les poches de son beau costume, il avait posé son verre par terre, il avait le regard dans le vide, et même comme ça, Adamsberg voyait qu’il était salement intelligent. Danglard dit :

— Je vous félicite, commissaire.

Puis il se leva, comme il l’avait fait tout à l’heure, en pliant d’abord le haut de son corps en avant, ensuite en relevant les fesses, ensuite enfin en se redressant.

— Il faut que je vous dise, ajouta-t-il, le dos à moitié tourné, après quatre heures de l’après-midi, il paraît que je ne vaux pas grand-chose, autant que vous le sachiez. Si vous avez des trucs à me demander, faites-le le matin. Et pour la poursuite, le tir, la chasse à l’homme et autres foutaises, ce n’est même pas la peine, j’ai la main qui tremble et les genoux qui se déglinguent. À part ça, on peut se servir de mes jambes et de ma tête. Je crois que ma tête n’est pas trop mal fabriquée, même si elle me paraît très différente de la vôtre. Un collègue doucereux m’a dit un jour que si j’étais encore inspecteur, avec ce que je descendais comme vin blanc, c’était grâce à la bienveillance borgne de quelques supérieurs, et parce que j’avais réalisé l’exploit d’avoir deux fois deux jumeaux, ce qui fait quatre enfants si on compte bien, que j’élève seul puisque ma femme est partie avec son amant étudier les statues de l’île de Pâques. Moi, quand j’étais nouveau-né, c’est-à-dire quand j’avais vingt-cinq ans, je voulais écrire les Mémoires d’outre-tombe, ou rien. Je ne vous étonne pas si je vous dis que ça a tourné autrement. Bien. Je vous reprends les bottes, je vais voir Patrice Vernoux et sa petite amie, ils m’attendent à côté.

— Je vous aime bien, Danglard, dit Adamsberg tout en griffonnant.

— Je crois que je le sais, dit Danglard en ramassant son verre.

— Demandez au photographe de se libérer demain matin et accompagnez-le. Je veux une description et des clichés précis du cercle à la craie bleue qui sera peut-être tracé la nuit prochaine dans Paris.

— Du cercle ? Vous voulez parler de cette histoire de ronds autour de capsules de bière ? « Victor mauvais sort que fais-tu dehors » ?

— C’est de ça que je veux parler, Danglard. Exactement de ça.

— Mais c’est stupide… Qu’est-ce que…

Adamsberg secoua la tête avec impatience.

— Je sais, Danglard, je sais. Mais faites-le. Je vous en prie. Et n’en parlez à personne pour l’instant. Ensuite, Adamsberg termina le croquis qui était en route sur ses genoux. Il entendait des éclats de voix dans le bureau contigu. La petite amie de Vernoux craquait. Elle n’y était pour rien dans le meurtre du vieux négociant, c’était évident. Sa seule erreur de jugement, mais qui pouvait aller loin, c’était d’avoir assez aimé Vernoux, ou d’avoir été assez docile, pour couvrir son mensonge. Le pire pour elle, ça n’allait pas être au tribunal, mais c’était en ce moment, la découverte de la cruauté dans son amant.

Qu’est-ce qu’il avait bien pu avaler à midi qui lui donnait si mal au ventre ? Impossible de s’en souvenir. Il décrocha son téléphone pour obtenir un rendez-vous avec le psychiatre René Vercors-Laury. Demain onze heures, proposa la secrétaire. Il avait dit son nom, Jean-Baptiste Adamsberg, et ça avait ouvert les portes. Il n’était pas encore habitué à cette forme de célébrité. Pourtant ça durait depuis un bon moment. Mais Adamsberg avait l’impression de n’avoir aucun rapport avec son image publique, ce qui fait que ça le dédoublait. Mais comme depuis son enfance il s’était déjà souvent senti deux, Jean-Baptiste d’un côté et Adamsberg de l’autre, qui regardaient faire Jean-Baptiste, lui collaient aux trousses en ricanant, ça faisait que maintenant, ils étaient trois : Jean-Baptiste, Adamsberg et l’homme public, Jean-Baptiste Adamsberg. Sainte et déchirée Trinité. Il se leva pour aller prendre un café dans la pièce à côté, où il y avait un distributeur, avec souvent Margellon devant. Mais en ce moment, ils y étaient presque tous, avec une femme qui semblait mettre un sacré foutoir, et à qui Castreau disait avec patience : « Il faut vous en aller, madame. »