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Togo hocha sèchement la tête. « En l’absence du général Drakon. Qui pourrait alors nier toute implication. »

C’était l’inverse de la discussion antérieure. Ce qui ne voulait pas dire que cette nouvelle discussion n’avait pas elle aussi sa logique. « Disposerais-tu d’informations laissant entendre que le colonel Rogero serait effectivement mêlé à un complot, à une tentative d’assassinat dirigée contre moi ? »

Cette fois Togo hésita. « Des rumeurs assez troublantes courent sur le colonel Rogero, madame la présidente. Elles mettent en cause sa loyauté et ses allégeances réelles. »

Ainsi il y avait eu des fuites relatives aux contacts de Rogero avec le SSI et à ses relations avec cette femme de la flotte de l’Alliance. « Des “rumeurs” ? insista Iceni. Tu sais ce que je pense des “rumeurs”.

— Je n’ai rien de tangible, mais la nature même de ces rumeurs indique que le colonel Rogero peut être extrêmement dangereux. On devrait s’en occuper avant qu’il…

— Non. » Iceni se pencha pour mieux souligner son propos. « Je ne l’autorise pas. Si tu en découvres la preuve, je veux la voir. S’il ne s’agit que de bruits, je ne changerai pas d’avis.

— Mais, madame la présidente…

— La preuve.

— Avec tout le respect que je vous dois, madame la présidente, la seule preuve sera peut-être votre mort.

— Je n’en crois rien. » Iceni se rejeta en arrière en souriant légèrement. « Et j’ai une trop haute opinion de tes capacités pour croire que le colonel Rogero pourrait représenter une menace pour moi quand tu te trouves à proximité. »

Togo resta un instant indécis puis hocha la tête. « Je vous protégerai, madame la présidente.

— Bien sûr. »

Elle suivit sa sortie des yeux puis soupira et se remit au travail. Peut-être Rogero constituait-il une menace, mais, quels qu’eussent été ses ordres, elle était certaine qu’il l’avait manquée volontairement. Son tir avait tué un serpent dont les intentions à son égard étaient indubitables. Il méritait donc qu’elle se restreignît au moins quelque peu.

Elle avait déclaré à Drakon qu’elle n’ordonnerait plus d’autres exécutions sans préalablement l’en informer. L’assassinat n’entrait pas en ligne de compte dans cet accord. Telle qu’elle était pratiquée par les CECH syndics, la prudence exigeait qu’on éliminât toute menace potentielle.

Mais ce que lui avait dit la kommodore Marphissa continuait de la turlupiner : il fallait veiller à ce que seuls les coupables fussent punis. Et Drakon avait eu l’air d’écouter quand elle avait soulevé la question. D’écouter réellement plutôt que de hocher la tête de temps en temps en feignant de s’intéresser à ce qu’elle lui exposait. Certes, rares étaient ceux qui simulaient, surtout depuis qu’elle disposait des pouvoirs d’une CECH et, désormais, de ceux d’une présidente, mais, quand elle était plus jeune, cela se produisait à une fréquence pour le moins décourageante. À présent, on dissimulait plus soigneusement son manque d’intérêt. Mais Drakon, lui, avait réellement prêté l’oreille à ses propos. L’espace d’un instant, tu… Non, tu ne peux pas te permettre ce genre de pensées. Tu as baissé ta garde avec lui parce que tu étais formidablement soulagée d’être rentrée en vie avec ce cuirassé juste à temps pour flanquer la frousse à la flottille syndic et apprendre qu’il n’avait rien entrepris à ton encontre. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’est pas en train de fomenter quelque chose, ni qu’il n’agira pas si tu lui en laisses l’occasion. Ne jamais se fier à personne et surtout pas à un autre CECH. Et c’est bien ce qu’est Drakon, même s’il se fait maintenant appeler général.

Continue de le ressasser, Gwen. Tu ne peux pas baisser ta garde. Si jamais il te fourrait dans son lit… Oh !

Wouah !

Je regrette cette dernière pensée.

Comme l’avait dit Iceni, les voyages spatiaux peuvent se révéler passablement rasoirs, même quand on a les dernières innovations en matière de divertissement à sa disposition. Point tant d’ailleurs qu’un cargo fût aménagé pour satisfaire aux besoins de distraction de si nombreux soldats entassés dans des soutes déjà bricolées pour leur offrir hébergement et support vital.

Drakon jouissait du luxe d’une chambre privée, cabine de la taille d’un placard ne présentant guère d’autres avantages que l’intimité. Le saut vers Taroa n’était pas des plus longs, mais le transit jusqu’au point de saut exigeait un bon moment, suivi de quatre jours et demi dans l’espace du saut puis d’un long périple sous tension jusqu’à la quatrième planète du système.

Il n’y avait effectivement pas d’unités mobiles à Taroa, mais un vaisseau pouvait apparaître à tout instant. Or le cargo était bien incapable de se défendre, fût-ce contre un aviso ou une corvette. Les petits appareils d’assaut rapides qui avaient naguère servi de moyens de défense aux planètes, et ce uniquement à la limite de leur atmosphère, avaient été rappelés à Prime quelques mois plus tôt et envoyés vers d’autres systèmes stellaires éloignés, apparemment dans le cadre d’une opération stratégique digne d’un étourneau destinée à combattre la flotte de Black Jack. Ils n’en étaient pas revenus et n’avaient pas non plus été remplacés par d’autres unités, de sorte que cette menace elle-même n’existait plus, du moins provisoirement.

Douze heures avant d’atteindre les principaux chantiers navals orbitant autour de la quatrième planète, Drakon déambulait par les compartiments réaménagés et les autres sections habitables du cargo. L’équipage civil se montrait déférent à son égard, comme on peut l’être quand on sait qu’une offense peut vous valoir de perdre la vie en un clin d’œil. Drakon avait envisagé un instant de dire à l’un de ces matelots fébriles que son obséquiosité était insultante, ne serait-ce que pour voir sa réaction, mais, estimant que ce serait d’une cruauté déplacée, il s’en était finalement abstenu. Il savait d’expérience, pour l’avoir vécu quand il était encore très jeune officier, que ces plaisanteries n’amusent que les supérieurs qui s’y adonnent.

Partout où il se rendait, ses soldats l’accueillaient en feignant la surprise, qu’ils fussent en train de fourbir leur équipement, de suivre des stages pour leur avancement ou des cours de tactique, ou de s’entraîner virtuellement. Drakon savait pertinemment qu’ils le suivaient à la trace où qu’il aille et se tenaient mutuellement au courant de sa prochaine destination. En y mettant du sien et en effectuant quelques manœuvres trompeuses, il aurait sans doute pu les surprendre en train de parier ou de se livrer à des compétitions proscrites de combat à mains nues, mais le jeu n’en valait pas la chandelle, d’autant que ses hommes n’auraient pas la sottise de participer à des activités aussi sauvages à la veille d’une opération offensive. Tant et si bien qu’il poursuivait son chemin sur un trajet aisément prévisible, en louvoyant de soutes bondées en coursives embouteillées, le long desquelles s’alignaient parfois des rangées de soldats assis, éveillés ou assoupis. Il leur présentait un visage serein et confiant qui n’était d’ailleurs que partiellement une façade, et eux lui retournaient la politesse, apparemment prêts à tout et professionnels jusqu’au bout des ongles. Là encore, cette assurance n’était qu’en partie simulée, puisqu’elle se concrétiserait pleinement lors de l’assaut.

Alors qu’il regagnait finalement sa cabine pour se livrer lui-même aux derniers préparatifs, il tomba sur son chef de brigade. Le colonel Gaiene était assis dans une coursive, adossé à la cloison, et fixait celle qui lui faisait face. Il était seul. S’il avait fallu décrire Gaiene en un seul mot, la plupart des gens auraient choisi « brave », voire « téméraire », sinon « matamore ». Même assis sur le pont, il semblait prêt à bondir pour mener la charge.