Il s’avança tout doucement sur le carrelage. Ses yeux s’habituaient à l’obscurité.
La porte de la chambre était entrouverte. À cause du chat. Malko aperçut une forme dans le lit, entendit une respiration régulière. John Villavera dormait. Pas seulement sous la protection de la D. I. N. A. Sur la table de nuit était posée une arme dont Malko avait déjà vu quelques exemplaires : une mitraillette M. A. C. courte et massive, prolongée par un silencieux de vingt centimètres. Avec un chargeur de 52 coups…
Malko tendit le bras et la prit. Cela ferait moins de bruit que son pistolet. L’Américain bougea dans son sommeil, se dressa tout à coup sur son séant, tâtonna pour allumer.
Ses yeux pleins de sommeil s’emplirent de la silhouette de Malko, la M. A. C. calée au creux du coude. Malko dit sans élever la voix :
— John, vous savez ce que je suis venu faire ?
John Villavera cligna des yeux, remonta sa mâchoire qui semblait prête à se décrocher, respira profondément et se leva. Il portait un pyjama rayé bleu. Il mit les mains dans les poches et leva la tête.
— Oui, je le sais, dit-il d’une voix sans timbre.
— Oliveira est morte, dit Malko, Carlos Geranios aussi.
Une lueur passa dans les yeux de John Villavera.
— Vous avez…, les papiers ?
Malgré lui, Malko le respecta. Qu’un homme qui se savait déjà mort puisse encore se préoccuper de son job forçait l’admiration.
— Non, je n’ai pas les papiers, John, dit-il. J’ignore même où ils sont.
John Villavera avait le droit de savoir cela.
— John, dit Malko, vous avez un message à transmettre, quelque chose…
L’Américain secoua lentement la tête, les mâchoires serrées.
— Non.
Malko pensa soudain à quelque chose.
— Chalo Goulart, c’était eux ?
L’Américain hocha la tête affirmativement.
Quelque chose bougea contre le lit, fila entre les jambes de Malko. Le chat. John Villavera le suivit des yeux. Malko en profita pour appuyer sur la détente. Épargnant à l’Américain la cruauté de se voir mourir. Il y eut une série si rapprochée de « ploufs » qu’ils semblaient n’en faire qu’un. Les balles entrèrent dans la poitrine, dans la gorge, dans la tête de John Villavera, en un pointillé mortel. Sous l’impact des projectiles de .38, il tituba, tomba en arrière.
Le doigt de Malko lâcha la détente.
Il s’approcha. L’image d’Oliveira, la tête broyée, lui donna l’affreux courage de retourner le corps. John Villavera, respirant encore par hoquets, comprimait des deux mains la tache rouge qui s’élargissait sur son pyjama. Malko se détourna. Triste à mourir. La mort du chef de station de la C. I. A. ne ressusciterait ni Oliveira ni Carlos. Mais il fallait qu’il meure.
L’âcre odeur de la cordite avait envahi la chambre. Malko se sentait mal. Presque jamais, au cours de sa longue carrière d’agent spécial de la C. I. A., il n’avait tué de sang-froid. John Villavera l’avait froidement manipulé pour le faire mener un homme à l’abattoir. Il était responsable de la mort d’Oliveira aussi. Il avait peut-être reçu des ordres. Malko ne le saurait jamais. Il ne poserait pas la question. Il connaissait la C. I. A. On lui mentirait. Mais quelquefois, il fallait mettre le holà. Sinon, on devenait semblable aux adversaires que l’on combattait.
C’était le plus vieux risque du monde. Que Malko avait évité jusque-là. Il sortit de la chambre sans se retourner, guidant la mitraillette. Il n’avait pas abattu John Villavera à la sauvette. L’Américain savait pourquoi il était mort…
Dans le couloir, il écouta les bruits de l’extérieur.
Les détonations étouffées de la M. A. C. à silencieux n’avaient pas alerté les policiers de la D. I. N. A.
Il se sentait vidé, comme après une longue course de fond. Avec presque envie de mourir. Pourtant, l’instinct de conversation fut le plus fort. Son cerveau se remit à fonctionner, cherchant une façon pratique d’atteindre la résidence de l’ambassadeur des États-Unis, en dépit des obstacles placés sur sa route.
Il pensa soudain à la Lincoln blindée aux pneus à l’épreuve des balles de John Villavera. Exactement ce qu’il lui fallait : un vrai char d’assaut.
Il regagna le garage et s’installa au volant. Les clefs étaient dessus. Il mit le contact et le moteur ronronna aussitôt. Dans le rétroviseur, il aperçut les deux policiers du fourgon qui sursautaient. Tranquillement, il alluma ses lumières. Comme s’il s’agissait de John Villavera. Il sortit lentement en marche arrière du garage. Un des policiers descendit du fourgon pour le guider ! Il faisait trop sombre pour qu’on puisse le reconnaître.
Roulant doucement, il descendit vers le centre. La radio s’était allumée automatiquement, branchée sur un poste bolivien qui diffusait de belles chansons accompagnées de guitares et de flûte indienne où on parlait de mort et de liberté. En bas de Providencia, un phare tournant surgit : une « 404 » de la D. I. N. A. Voyant la grosse américaine, elle freina brusquement et fit demi-tour, partant à sa poursuite. Malko accéléra, la distançant facilement. Aussitôt, il y eut un bruit sec à l’arrière. Une balle venait de s’écraser sur la lunette… Sans même faire un trou.
Malko continua dépassant la résidence de l’ambassadeur américain, poursuivi par la sirène et une rafale de balles qui s’écrasaient contre la carrosserie avec un bruit de grêlons. Il éprouvait le sentiment grisant d’être invulnérable… Au passage, il aperçut la grille de la résidence, les carabiniers, plusieurs voitures, des policiers qui couraient, alertés par la « 404 » qui le poursuivait.
Deux cents mètres plus loin, il freina brutalement, vira sec à gauche pour revenir le long de la contre-allée. Voyant sa manœuvre, la « 404 » stoppa derrière lui et trois hommes en jaillirent, mitraillette au poing. Ils traversèrent le terre-plein et l’attendirent. Il accéléra légèrement au moment où ils ouvraient le feu sur la Lincoln ! Malgré son sang-froid, il baissa instinctivement la tête quand les balles de 38 s’écrasèrent contre le pare-brise épais de cinq centimètres… réussissant tout juste à l’étoiler.
Il y eut une série de chocs sourds sur la carrosserie, la glace de gauche devint opaque et ce fut tout.
La grille n’était plus qu’à trente mètres. Il passa en « low », donnant toute la puissance des 8 litres de cylindrée et écrasa l’accélérateur. Le « tank » fit un bond en avant. Plusieurs carabiniers s’écartèrent en hurlant, une grêle de balles l’encadra à nouveau, la grille grandit, il y eut un choc terrifiant, un froissement de tôles et il se retrouva dans le jardin de la résidence, traînant derrière lui des morceaux de grille. Il tourna derrière le bâtiment, bondit hors de la voiture et se précipita vers le perron. Collant le canon de la M. A. C. contre la serrure, puis le verrou, il tira deux longues rafales. Les esquilles jaillirent, les deux pênes explosèrent et la porte s’ouvrit.
Malko grimpa quatre à quatre un escalier superbe, plongea dans un bureau au premier, dont il ferma la porte à clef.
Celui de l’Ambassadeur.
Alors, seulement, il se détendit un peu.
Le jour était levé. L’ambassadeur serait là dans quelques heures. Il s’assit et écouta le brouhaha furieux qui montait de la rue. Sans la voiture blindée du chef de la C. I. A., il ne serait parvenu là que mort. Il pensa soudain à la sacoche de documents de Carlos Geranios. Qu’était-elle devenue ?
Ce n’était plus son problème. On se mit à frapper des coups violents à la porte du bureau. Des voix américaines demandant ce qui se passait. Le dialogue s’engagea à travers le battant. C’étaient les deux « marines » chargés de garder la résidence qui avaient été réveillés par les coups de feu.